Bethsabée recevant la lettre de David

Au Louvre, j’aime Bethsabée ou plus exactement une Bethsabée sur cinq. Car j’ai décompté cinq œuvres qui traitent de ce sujet sur les cimaises du musée :

Bethsabée recevant la lettre de David de Willem Drost

Bethsabée recevant la lettre de David de Willem Drost

Betshabée au bain, convoitée par David de Hans Sebald Beham

Betshabée au bain, convoitée par David de Hans Sebald Beham

Bethsabée au bain par Jacob van Loo

Bethsabée au bain par Jacob van Loo

David et Bethsabée par Jan Massys

David et Bethsabée par Jan Massys

Bethsabée au bain tenant la lettre de David par Rembrandt

Bethsabée au bain tenant la lettre de David par Rembrandt

Bethsabée recevant la lettre de David par Willem Drost

Bethsabée recevant la lettre de David par Willem Drost

La Bethsabée, c’est une figure de style, un passage obligé de tout peintre flamand tant ces derniers semblent avoir une appétence pour la femme résignée : « Bon alors, je peindrais bien ma femme à poil mais cela risque de passer pour vulgaire. [Un temps, éclair de génie]. Non je vais la peindre en remplaçant la lubricité de son regard par de la résignation et je lui glisserai un morceau de papier dans la main. Et zou ! J’aurais ma femme nue, mais j’appellerai le tableau Bethsabée. Ni vu, ni connu. » Et voilà comment une sombre histoire adultérine biblique est devenue une excuse pour les artistes peintres.

Car à la base, et sans aucun antisémitisme (je préfère avertir), cette histoire de Bethsabée et de sa lettre met en lumière le fait que le roi David soit un véritable enc*lé. Je raconte et résume : David aperçoit Bethsabée sortant de son bain (je passe sur l’habitude de reluquer les filles dans la salle de bain, quand on est roi on doit avoir mieux à faire), aussitôt, il la veut, genre bête en rut, mâle dominant, c’est moi le roi, le jus primae noctis. Petit soucis Bethsabée est mariée à Urie, général dans l’armée de David. Tout petit soucis pour un roi, David envoie Urie se faire tuer dans une expédition hasardeuse (le bon gros bâtard). Plus de soucis donc David couche avec Bethsabée, la met enceinte et le prophète Nathan vient expliquer à David que Dieu n’est pas content de sa conduite (Il n’aurait pas pu arriver plutôt Nathan, sauver Urie et l’honneur de Bethsabée ? Et imaginez le dialogue : « Bonjour Dove moi c’est Nathan, je suis prophète à mi-temps. Là j’ai un message de Dieu pour toi, il est assez clair : Je ne suis pas content. ») Alors l’enfant né du coït de David et Bethsabée meurt. Comme preuve de la vengeance divine, à l’époque on ne faisait pas mieux. David fait un second enfant à Bethsabée (le futur Salomon, celui du jugement, pas des skis), mais là encore il faudra que Nathan et Bethsabée fassent des pieds et des mains pour que David reconnaisse enfin Salomon et lui permette de monter sur le trône où il s’amusera après à vouloir découper les gamins en deux. Cinglés de père et fils !

Première question, que fout un prophète à squatter chez un roi à longueur de journée et à ouvrir sa mouille toujours en retard ? Seconde question, le fait de tuer un géant donne-t-il tous les droits, même à un roi ? A ceux qui trouveront mon sens de l’ellipse historique tragique, je vous invite à relire le deuxième livre de Samuel, le premier chapitre du livre des Rois (Dès qu’il s’agit de replonger dans les Saintes Écritures vous trouvez que mon résumé n’est pas mal, gredins).

Mais cette parenthèse historique n’explique pas laquelle des cinq Bethsabée du Louvre a pour moi une attirance particulière. Il me faut préciser que Bethsabée jouit selon les époques d’une interprétation qui varie de la sainte-nitouche à l’allumeuse de première. Le spectre est assez large, mais par goût tout autant que par tradition historique je préfère place ma Bethsabée dans la position de la pauvre femme qui subit bien plus que de la cochonne qui aguiche. La puissance masculine ayant été ce qu’il a pu être à cette époque, j’opte pour une Bethsabée victime. C’est mon choix.

David et Bethsabée par Jan Massys

David et Bethsabée par Jan Massys

J’aime beaucoup la Bethsabée de Jan Massys, mais pas le tableau, juste le personnage. Elle dégage une douceur et une certaine beauté. Mais sa blondeur fait très flamande. Et puis la boniche qui lui récure les arpions je ne suis pas fan. Quant à celle de derrière, elle a un regard angoissant. Elle fixe le visiteur comme s’il était un voyeur. C’est dommage car, elle, seule, la Bethsabée est vraiment très belle. Mais elle ne concourt pas à ma vision de la femme contrainte. Chez Massys elle assume et affirme pleinement sa féminité et sa grâce.

Bethsabée au bain par Jacob van Loo

Bethsabée au bain par Jacob van Loo

J’ai promis de ne pas me moquer alors j’évacue la Bethsabée au bain de Jacob van Loo. Les tentures lourdes, le côté bain dans le jardin et surtout les deux servantes aux pieds de la dame donnent à cette Bethsabée-là un côté princesse qui ne permet pas de m’attacher à elle. Il y a dans son visage une forme d’effronterie et de malice qui la rend pleinement consciente du drame qu’elle subit.

Betshabée au bain, convoitée par David de Hans Sebald Beham

Betshabée au bain, convoitée par David de Hans Sebald Beham

La Betshabée de Hans Sebald Beham est très intéressante car elle est figure sur le plateau d’une table qui retrace l’Histoire de David. On y retrouve Urie au combat, Nathan et tous les autres sur les quatre côtés de ce plateau de table. N’étant qu’un épisode dans la vie du roi, elle n’est pas la figure centrale de l’œuvre. L’autre vrai problème de vient de l’agencement de l’œuvre et de son éclairage. Plateau de table oblige, il est placé à l’horizontale, sous un verre de protection qui reflète à merveille l’éclaire juste au-dessus. Cette double contrainte engendre une conséquence terrible, elle n’est pas bien visible. Pour ces raison, je ne porterai donc pas de jugement sur une œuvre que je n’ai pas pu voir correctement.

Bethsabée au bain tenant la lettre de David par Rembrandt

Bethsabée au bain tenant la lettre de David par Rembrandt

Attention la Bethsabée première dauphine est… Bethsabée au bain tenant la lettre de David de Rembrandt (David c’est l’expéditeur, Rembrandt c’est le peintre, pour les gens un peu idiots). C’est vrai que je pourrais saluer le peintre qui pour une fois a décidé de peindre autre chose que sa tête (Rembrandt c’est Mister Selfie au XVIIème siècle). Le ton sombre du tableau traduit une forme de recueillement et de renoncement, moins de faste que chez Jacob van Loo ou Jan Massys. Mais le tableau de Rembrandt me heurte sur plusieurs points. Le moins objectif c’est qu’il est installé dans la même salle qu’une autre Bethsabée et la comparaison n’est pas à son avantage. Ensuite je n’aime pas la condescendance de son regard à l’endroit de sa servante qui lui racle les cors. Son côté « Oui je pue des pieds mais c’est toi la servante. Alors au boulot ! »

Bethsabée au bain tenant la lettre de David par Rembrandt

Bethsabée au bain tenant la lettre de David par Rembrandt

Enfin même si nous nous étions promis de ne pas attaquer le physique je ne peux me taire sur le physique peu avantageux, ou très mal rendu par le peintre, de son modèle. Regardez ces bras filiformes et ces avant-bras de camionneur ! Et le pouce de la main gauche ! Mais c’est le pire pouce de main gauche de l’histoire de la peinture, il est juste monstrueux. Au risque de choquer, au risque de déplaire, je le clame très haut : « Monsieur Rembrandt ne savait pas peindre le pouce gauche des femmes ! Et peut-être même le droit, car quand on voit celui de la servante il doit mesurer 15 cm. » Voilà c’est dit. Il faut parfois abuser de sa liberté de parole pour cracher à la face du monde les plus atroces vérités. Et la gueule qu’elle fait ! Bingo pour la tête de femme contrite et soumise mais là c’est peut-être un peu trop.

Bethsabée recevant la lettre de David par Willem Drost

Bethsabée recevant la lettre de David par Willem Drost

Et la plus belle de toutes, pour moi, c’est la Bethsabée recevant la lettre de David de Willem Drost (David c’est toujours l’expéditeur, mais nous avons changé de peintre, pour les gens un peu idiots et toujours là). Peint la même année que celle de Rembrandt, elle provoque chez moi une tendresse que les autres ne traduisent pas. D’abord elle est seule, comme une femme serait seule pour lire une lettre l’invitant à tromper son mari. Ensuite elle n’est pas au bain. Petite question : à l’époque de David combien de bain par semaine ? Combien de lettre par jour ? Alors pourquoi risquer de perdre en le mouillant dans la baignoire le précieux message ? Ce dépouillement, sa solitude et l’absence de soins podologiques la rend bien plus aimable que ses consœurs.

Bethsabée recevant la lettre de David par Willem Drost

Bethsabée recevant la lettre de David par Willem Drost

Résumons-nous, Jan Massys peint un carnaval visuel, Jacob van Loo une farce bucolique, Rembrandt une invitation à la lutte des classes, Hans Sebald Beham peint ce qu’il veut on ne le voit pas et Willem Drost peint une femme. Ce qui ressort du tableau c’est la beauté du corps de cette femme. La lettre n’est presque pas visible. David, Salomon, Nathan et compagnie sont relégués au second plan. Seule la femme face à son choix ressort dans ce tableau.

Bethsabée recevant la lettre de David de Willem Drost

Bethsabée recevant la lettre de David par Willem Drost

Sa carnation qui happe la lumière ; la tunique dénouée et ouverte qui constitue un cercle concentrique autour d’elle, comme un halo lumineux et dans ce qui est déjà la pénombre périphérique de l’œuvre, le visage et la lettre. Un visage plein de tristesse, qui porte en lui la lourde décision du devoir à accomplir, bien loin de l’envie comme le soutient la lettre pendante en bas de tableau.

Bethsabée recevant la lettre de David par Willem Drost

Bethsabée recevant la lettre de David par Willem Drost

J’aime dans ce tableau que l’épisode biblique, dont il est issu, ne soit que très lointainement évoqué. C’est Bethsabée car William Drost a nommé ainsi son tableau mais cela pourrait être n’importe quelle femme lisant une lettre dont la tristesse la submerge. Et accessoirement elle a une magnifique paire de seins, ce qui ne gâche rien. Et si vous ne me croyez pas, venez voir.


Comme promis à Marie-Laure Ruiz-Maugis, j’ai acheté et lu son livre Rembrandt et Bethsabée aux éditions Macenta. Nous différons sur notre Bethsabée préférée c’est irrévocable, mais toute son approche sur le personnage de Bethsabée, son inscription dans la tradition hébraïque, son travail sur la composition de la toile est extrêmement bien fait. Avec pédagogie, même moi j’ai compris c’est vous dire, enfin je crois, et sans dogme professoral Marie-Laure Ruiz-Maugis accompagne le lecteur et illustre par de nombreuses représentations ses propos.

J’aurais aimé écrire un billet sur chaque œuvre comme elle la fait sur celle-ci. Rembrandt et Bethsabée de Marie-Laure Ruiz-Maugis, éditions Macenta. Et les fainéants peuvent le commander directement ici.

Au Louvre, j’aime Bethsabée


Sur le thème de la baignade au Musée du Louvre :

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Suzanne et les vieillards de Théodore Chassériau

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Vénus à sa toilette

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La sortie du bain d'Edgar Degas

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Suzanne au bain de Jean-Baptiste Santerre

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Le matin ; les baigneuses de Joseph Vernet

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Suzanne au bain

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La petite baigneuse, dit aussi Intérieur de harem de Jean-Auguste-Dominique Ingres

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Pan et Syrinx

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Diane sortant du bain de François Boucher

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Suzanne et les vieillards de Giambattista Pittoni

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4 réflexions au sujet de « Bethsabée recevant la lettre de David »

  1. Bahauss

    C’est vrai que son sein est magnifique.
    Mais d’ailleurs c’est bien joli l’envie de baiser(s), mais un peu facile, non?
    Pourquoi pas les seins… Avec toutes ces courbures, ces sinuosités qu’il y a dans ces tableaux, il y a de quoi faire. Ne pensez-vous pas? Et pas les saints, hein.. mais les seins …

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  2. Ruiz-Maugis Marie-Laure

    Bonjour,
    Je découvre votre blog et votre article sur les Bethsabée du Louvre. Je vous invite à lire mon livre « Rembrandt et Bethsabée », Editions Macenta, mai 2016
    Marie-Laure Ruiz-Maugis

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    1. Au Louvre j'aime Auteur de l’article

      Chère Marie-Laure,

      Dans un billet sur le chancelier Rolin j’écrivais : « Généralement je ne suis pas un fan de l’explication à tout prix des tableaux. J’aime qu’ils conservent une part d’inconnu, des mystères, une ombre. J’aime que ma bêtise crasse, mon ignorance et ma paresse m’offrent un espace dans lequel je me glisse pour raconter mes élucubrations.« . Je venais terminer L’affaire Arnolfini : Enquête sur un tableau de Van Eyck de Jean-Philippe Postel aux éditions Actes Sud. J’espérais bien ne plus avoir à plonger dans la littérature de musée.

      Mais chaque homme a son prix et le mien c’est Bethsabée, enfin celle la Bethsabée recevant la lettre de David par Willem Drost. alors je vais faire une exception et lire votre livre « Rembrandt et Bethsabée » et je vous promets un aggiornamento de mon billet après lecture.

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