L’enfant au toton

Au Louvre, j’aime L’enfant au toton de Jean-Siméon Chardin. D’abord parce que c’est un peintre qui a d’admirables initiales. Plus sérieusement parce que Chardin se situe à une charnière dans l’histoire de la peinture et que mieux que tous ces contemporains il a su exprimer cette cassure.

L’enfant au toton de Jean-Siméon Chardin

L’enfant au toton de Jean-Siméon Chardin

Pour faire simple avant Watteau, Boucher, Chardin, Fragonard, nous avons une peinture très axée sur la religion, c’est l’annonciation, la sainte famille, le temple, le chemin de croix, etc. Ou bien une peinture accès sur les rois (leurs, femmes, mères, frères et sœurs). Après le redécouverte de la Grèce et l’Italie à la Renaissance les tableaux se remplissent d’Actéons, de Vénus, de Castors et Pollux. Les artistes mélangeant parfois le tout pour accoucher de Christs ou d’un Louis XIV avec des physiques de Hercule, de vierges Marie ou de Reine Mère avec les seins d’une Diane chasseresse. La seule à ne pas s’abaisser à de telles sottises est la peinture flamande qui décrit des intérieurs bourgeois comme des cours de ferme, la complexité des parures, des tentures, de la vaisselle, les us et coutumes locales. Voilà une synthèse rapide de la peinture européenne quand Louis XIV casse sa pipe.

ATTENTION : Merci de ne pas voir dans ma synthèse une règle absolue. Je connais des dizaines de tableaux qui peuvent contredire mon propos. Malgré ceci, la règle reste globalement applicable.

L’enfant au toton de Jean-Siméon Chardin

L’enfant au toton de Jean-Siméon Chardin

Ainsi donc Louis XIV mort débute la Régence, l’Histoire de France nous a traduit cela comme une immense période d’orgies, de liberté retrouvée, de tolérance. C’est aussi la période des hivers les plus froids et des famines les plus rudes. Mais on s’en fiche, c’est pour les pauvres. Donc tous ces artistes cités en amont vont traduire dans leur peinture cette joie de vivre retrouvée.

Cela correspond aussi à une période où l’art se démocratise. Les pourvoyeurs de tableaux ne sont plus les couvents, archevêchés, maisons royales et autres ministères régaliens. Les villes prospèrent, les bourgeois veulent avoir leur bobine accrochée au mur même s’ils n’ont pas repoussé je-ne-sais quelle charge espagnoles dans les provinces bataves à la tête de leur régiment. Est-ce l’artiste qui s’est tourné vers d’autres sujets ou les sujets qui sont venus à l’art ? Qui de l’œuf ou la poule… ? Au même moment la taille des toiles va diminuer, fin des portrait en majesté de 4 mètres de haut impossible à entrer dans un intérieur, même bourgeois. C’est cette charnière là que représente Chardin.

Charnière qui se refermera avec Napoléon et son cortège de larbins, les David, Gros et compagnie qui retrouveront un goût certain pour la peinture du monarque. Ingres pourrait faire figure d’exception, mais Ingres ne peindra que la très haute bourgeoisie. Il faudra attendre les Impressionnistes pour que la peinture abandonne les sujets académiques (Oui il y a le radeau de la Méduse de Géricault, oui il y a les paysage de Corot, mais je tente de faire simple, ne cherchez pas la petite bête) et aille encore plus loin en descendant dans la rue.

Mais avant de passer pour un fan boy de Chardin, je n’aime pas tout chez lui. ses natures mortes sont criantes de vérité mais un peu ennuyantes en raison de tons très sombres et/ou de représentations assez frappantes. Je ne saute pas le déjeuner pour saliver devant un Panier de raisins, gobelet d’argent et bouteilleLa brioche ou Le bocal d’olives.

Lièvre mort avec poire à poudre et gibecière de Jean Siméon Chardin

Lièvre mort avec poire à poudre et gibecière de Jean Siméon Chardin

De la même manière je ne suis pas un grand amateur de ses grands portraits (Chimiste dans son laboratoire) et même si je les trouve amusant les tableaux où les hommes ont des traits de singes, ne provoquent rien chez moi. Je sais toute l’analogie entre l’homme et le singe. Je sais ce que le singe représente mais cela ne me touche pas beaucoup.

Le singe peintre de Jean Siméon Chardin

Le singe peintre de Jean Siméon Chardin

J’aime chez ces scènes d’intérieur. Et plus encore j’aime chez Chardin ce moment où sur sa toile, il suspend le temps. Chardin c’est l’art de figer un instant d’éternité pour ne donner au spectateur que le beau. L’instant d’après, celui où les choses prennent une autre tournure, moins envoutant, moins émerveillant, cet instant d’après, Chardin a la délicatesse de nous l’épargner. Dans Le château de cartes on imagine la chute proche.  Dans Les bulles de savons la taille de la bulle annonce l’explosion imminente. Même La raie, pour peu ragoutante que je la trouve traduit cette suspension du temps avec le chat qui semble proche de faire tomber les coquilles d’huitre et de paniquer dans sa propre chute.

La raie de Jean Siméon Chardin

La raie de Jean Siméon Chardin

Chardin arrive à capter ce moment, ni trop tôt, ni trop tard, cet instant de grâce. Et forcément la grâce de cet instant rejaillit sur les tableaux de Chardin. Comme une photo un siècle avant les premiers daguerréotypes. Et de tous ces tableaux c’est L’enfant au toton que j’aime le plus. Pour les incultes pédophiles qui ont tapé sur leur moteur de recherche « Raie Enfant » et se demandent ce qu’ils font ici, je précise que le toton est une toupie.

Le désir d’attraper LE moment avec la contrainte du long temps de pause qu’impose la peinture, cela donne une grâce mais aussi une forme de mélancolie à ses sujets, comme si le temps de pause un peu long impliquait chez les modèles une forme de lassitude. Tout cela est transformé par Chardin en calme et placidité sur les visages. Je n’ai pas dit qu’il ne savait pas retranscrire les émotions. Bien au contraire, il offre à ces sujets une impression de douceur angélique.

L’enfant au toton de Jean-Siméon Chardin

L’enfant au toton de Jean-Siméon Chardin

Quel parent n’a jamais rêvé de réussir un tel portrait de son enfant. Mais ils ne restent jamais en place plus de quinze secondes, ils s’agitent dans tous les sens. Alors la photo est floue. Ou il faut les tenir mais ils ont le visage déformé par les cris qu’ils poussent. Alors la photo est laide. Mais chez Chardin le résultat est beau. Le cadrage donne l’impression de l’élève studieux sur sa table et permet de faire ressortir non pas une mais deux suspensions du temps dans ce tableau.

L’enfant au toton de Jean-Siméon Chardin

L’enfant au toton de Jean-Siméon Chardin

Aucun enfant n’a jamais joué ainsi, tranquillement, silencieusement. Si l’enfant au toton est si sage avec sa toupie, c’est qu’il sait que c’est interdit. A n’en point douté le garçon était en train d’étudier. La table est pleine de livres, d’une plume, de feuille. Même une craie grasse semble coincée dans le tiroir. Son précepteur a dû s’absenter et pendant ce temps, suspendu, volé à l’étude, l’enfant en a profité pour sortir son jouet. Et Chardin d’attraper ce moment où la toupie est en équilibre, captivant l’attention du petit bien plus que les versions latines ou les thèmes grecs. Suspension du temps de la toupie, lui-même suspendu dans le temps des études.

L’enfant au toton de Jean-Siméon Chardin

L’enfant au toton de Jean-Siméon Chardin

Alors je pourrais rire des mains un peu imparfaites mais je préfère m’émouvoir devant le rendu du gilet en brocard. Je crois qu’en fait je jalouse Chardin d’avoir réussi un si beau portrait. Le toton se nomme aujourd’hui Beyblade mais je n’ai su capter la grâce du peintre. Quant à faire porter une chemise à mon fils. C’est une autre histoire. Et si vous ne me croyez pas, venez voir.

Tancrède

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