La femme à la puce

Au Louvre, j’aime La femme à la puce de Giuseppe Maria Crespi dit Lo Spagnolo (l’Espagnol). Et vous allez découvrir l’humour des artistes peintres qui n’a rien à envier à celui des carabins. Pourquoi surnommer Giuseppe, l’Espagnol ? A cause d’une origine ibérique ? Non. A cause d’un accent ? Non. A cause d’une peinture influencée par les maîtres espagnols ? Non. A cause d’un goût prononcé par les tapas ? Non, non et non. On le surnommait l’Espagnol parce qu’il s’habillait à l’espagnol, tenue très près du corps, genre pantalon slim et petit haut près du corps. Une chance, il aurait porté des lunettes il aurait été surnommé le Bigleux ? Jalousie et mesquinerie d’artistes. Giuseppe avait un physique avantageux qu’il savait mettre en valeur, c’est tout.

La femme à la puce de Giuseppe Maria Crespi

La femme à la puce de Giuseppe Maria Crespi

Mais quittons les nippes de Giuseppe. Son surnom de l’Espagnol il le doit plus pour moi à ses sujets archi-religieux qu’à ses frusques. On ne peint pas impunément les 7 sacrements avec une piété et un style très sombre sans risquer de se voir affubler du surnom d’espingouin. J’expliquais dans un billet consacré à L’enfant au toton que la peinture française se caractérise par un goût du sujet bourgeois, si vous voulez briller sur la peinture espagnole sachez l’identifier au premier coup d’oeil : sujets religieux graves et teintes très sombres. Contrairement à la peinture italienne qui est reconnaissable à ses sujets religieux rigolos, ses teintes claires et ses cieux magnifiques.

Giuseppe est italien, d’Emilie-Romagne et d’une sobriété remarquable « Il ne travaillait pas pour l’argent, mais selon ses envies et son imagination. » Cette remarque de Giampietro Zanott, son biographe, me fait rire car travailler pour la gloire ne l’a pas porté aux pinacles des musées. « Très souvent il peignait des choses banales, les occupations des plus pauvres. » Communiste va ! Mais en cela notre peintre italien, surnommé l’Espagnol se comporte comme un maître flamand. Car la peinture des petites gens dans leur intérieur est le meilleur moyen de reconnaître un peintre flamand. Résumons la peinture en cinq points qui sont applicables à quatre-vingt-quinze pour cent des tableaux :
– Sujet religieux, paysages colorés, cieux clairs = Peinture italienne ;
– Sujet religieux, intérieurs sombres ou cieux agités = Peinture espagnole ;
– Sujet populaire, intérieur richement décorés, cieux plombés = Peinture flamande ;
– Sujet bourgeois, intérieur richement décoré = Peinture française ;
– Sujet bourgeois ou des chevaux, paysage forestier = Peinture anglaise.

La femme à la puce de Giuseppe Maria Crespi

La femme à la puce de Giuseppe Maria Crespi

Pour ma part je veux le même biographe que Crespi. Je veux un homme qui omet de signaler que Giuseppe Maria Crespi fut nommé peintre personnel du pape Benoît XIV. Et qu’il paradait avec pinceaux, toiles et un titre de comte palatin offert avec sa fonction dont il était très fier. Mais Benoît XIV était trop cool, genre le pape MDR. Tellement LOL Benoît XIV que Voltaire lui dédie sa tragédie Le Fanatisme ou Mahomet le Prophète. Il a fait ouvrir une faculté de médecine et de dissection (Benny 14 pas Voltaire). Il autorise les œuvres avec une représentation du monde héliocentré (le soleil est au centre de l’univers et non la terre). Trop moderne, pour mémoire nous ne sommes qu’au mitan du XVIIIème siècle.

Benoît XIV adresse un courrier au septième dalaï-lama, Kelzang Gyatso, dont j’ai l’honneur de vous livrer ici la vibrante conclusion : « … Veuillez agréer cher Kelzang Gyatso, l’expression de mes sentiments les plus pontificaux. Benny, Prince des Apôtres. P.s. : Et la bise à vot’e dame. »

Benoît XIV adresse une lettre apostolique sur les mauvais traitements infligés aux amérindiens, dont j’ai l’honneur de vous livrer ici l’émouvant terme : « … Veuillez agréer chers amérindiens, l’expression de mes sentiments les plus pontificaux. Benny. P.s. : Et désolé pour vot’e dame que nos conquistadors ont violé. »

Benoît XIV admet la validité du mariage entre catholiques et protestants, dont j’ai l’honneur de vous livrer ici l’œcuménique épilogue : « … Veuillez agréer chers mariés, l’expression de mes sentiments les plus pontificaux et tous mes vœux de bonheur. Pape Ben. P.s. : J’espère que le cadeau vous plaira et que vous n’aviez pas, déjà, d’appareil à raclette. »

C’est donc dans cet environnement, étonnamment éclairé pour le Vatican, que Giuseppe Maria Crespi parade avec son titre de comte et ses pantalons moulants façon espagnole. Ce vent de liberté qui souffle à Rome lui permet de ne pas se cantonner aux peintures religieuses et de peindre aussi des scènes de maison. C’est de l’une d’elles dont je souhaite vous entretenir ce jour. D’abord il vous faudra la trouver. Crespi n’est pas Vinci, il faut commencer par s’enfiler toute la Grande Galerie.

La grande gallerieVous arrivez alors sur une grande salle entourée de plus petites. C’est dans l’une de celle-ci que se trouvent quelques trésors italiens, dont ma fameuse Femme à la puce. Cela a l’air très simple mais ces salles annexes ne sont ouvertes que certains jours. La règle est simplissime : les jours pairs les salles de droite sont ouvertes de 12h à 12h15, les jours impairs à lune descendante les salles de gauche sont ouvertes à marée basse. J’exagère à peine. Il existe deux grandes maladies : la première consiste à définir le prix d’un billet de train, la seconde se charge du planning d’ouverture des salles du Musée du Louvre.

Salle MarattaD’abord une double surprise. Le tableau est très sombre pour un italien. Sombre comme un espagnol quand il sait qu’il n’aura ni amour et ni vin. Deuxièmement le tableau n’est pas du tout religieux. Bien au contraire, il s’agit du plus païen des intérieurs de péquenots.

Il semblerait que sur une série de tableaux, dont il ne reste que celui-ci, Crespi ait peint la vie d’une cantatrice de son ascension à sa fin dans la dévotion. C’est plus fort qu’eux, les comtes palatins, il faut toujours que cela finisse par une petite touche de dévotion. Pourquoi alors s’intéresser à ce tableau ?

D’abord il y a les draps et cette robe orangée qui tranchent vraiment avec le reste du tableau faisant ressortir la cantatrice. Ensuite il y a cette pose naturelle mais tellement peu élogieuse de la chanteuse traquant les bébêtes.

La femme à la puce de Giuseppe Maria Crespi

La femme à la puce de Giuseppe Maria Crespi

Toute la construction du tableau est axée sur la cantatrice et son lit. Le reste de l’intérieur est bien modeste. Est-elle chez elle ? Chez ses parents, comme le suggèrent le vieux et la vieille qui la regardent se gratter ?

La femme à la puce de Giuseppe Maria Crespi

La femme à la puce de Giuseppe Maria Crespi

La femme à la puce de Giuseppe Maria Crespi

La femme à la puce de Giuseppe Maria Crespi

Je l’imagine chez elle, logeant ses parents reconnaissants qui ne peuvent trop rien dire sur ses habitudes d’ivrogne, comme le laisse penser la bouteille de vin italien à peine cachée sous le lit. En effet, il y a fort à parier que c’est la cantatrice qui fait bouillir la marmite familiale, ce qui explique la mansuétude parentale.

La femme à la puce de Giuseppe Maria Crespi

La femme à la puce de Giuseppe Maria Crespi

Comme tout va par paire dans ce tableau et mon explication, je l’apprécie pour deux raisons. Imaginez que l’on vous propose de vous tirer le portrait en peinture ou chez un grand photographe, le souhait naturel de tout le monde serait d’y apparaitre dans sa plus belle tenue, de la plus belle façon qui soit. Pensez aux portraits que vous connaissez, les mises sont toujours élégantes, les tenues de belle facture, les coiffures raffinées. Personne ne souhaite un portrait de lui sortant des toilettes en se grattant les fesses ou baillant aux corneilles. Crespi aurait pu représenter la cantatrice en train de faire ses vocalises, en répétition. Non il choisit un aspect ultra réaliste de la chasse à la puce. C’est cette spontanéité qui est belle dans le tableau. La façon avec laquelle Crespi préfère représenter une gousse d’ail qu’un crucifix au-dessus du lit. Les tableaux religieux peuvent être tellement assommants, Crespi, par de petits détails, arrive à représenter la vie, la vraie vie dans ses œuvres plus légères.

La femme à la puce de Giuseppe Maria Crespi

La femme à la puce de Giuseppe Maria Crespi

L’autre chose qui me plaît c’est que le comte palatin devait quand même rendre quelques comptes à son suzerain. Benoît XIV avait l’habitude de se promener seul dans les rues de Rome. Vous l’imaginez débarquant dans l’atelier de Giuseppe « Salut l’Espagnol, j’étais dans le quartier, alors je me suis dit « et si j’aillais voir mon peintre personnel ! » et me voilà. Tu bosses sur quoi en ce moment ? […] Oui, d’accord mais juste un verre, je suis pressé j’ai messe à 18h. […] Hop, hop, hop, pas plus haut que le ciboire comme on dit à la maison. […] Ah mais je la reconnais, c’est la fille de la Star Ac’. Et dis donc, je suis peut-être pape, mais elle ne serait pas en train de se toucher le tété ? […] Bon Giusep’, c’est pas qu’il est tard mais y’a de la route. En plus c’est jour de marché, et ça va bouchonner sur le pont Saint-Ange. A l’occase passe à la maison, j’ai le plafond des toilettes qui se craquelle, tu mettras un coup de pinceau. Si je ne suis pas là les clés sont sous le troisième garde suisse. Tchao ! »

Vraiment cool ce Benoît XIV, je vous l’avais bien dit. Alors certains verrons dans ce tableau le drame des couches les plus pauvres qui vivent dans l’insalubrité de leur logement. Je pense que c’est surtout une évocation de l’importance accordée aux animaux de compagnie. Tout le monde sait que quand on veut tuer son chien on l’accuse d’avoir la rage. Crespi propose d’accuser sa cantatrice d’avoir des puces pour absoudre le clébard.

La femme à la puce de Giuseppe Maria Crespi

La femme à la puce de Giuseppe Maria Crespi

Je pense surtout que derrière ce tableau plein d’humanité, sur l’intérieur de petites gens, il y a bien autre chose. En effet les grands ducs du XIXème siècle entretenaient des danseuses parisiennes. Rien n’interdit à un comte palatin d’avoir une cantatrice romaine. C’est la raison pour laquelle la famille est présente mais ne dit trop rien, on ne va pas se froisser avec un comte palatin, fut-il l’amant de votre fille. Et si vous ne me croyez pas, venez voir.


P.s. Maintenant que le tableau est de nouveau visible au Musée du Louvre je m’interroge sur cette cantatrice qui aurait fini dans la dévotion religieuse. Sur cette posture si peu flatteuse pour une cantatrice et pour une dévote. Surtout je m’interroge sur la présence d’une lame sur le petit tabouret. Cette lame est celle d’un rasoir, d’un rasoir d’homme ? Rasoir, savon, eau claire ; cette dévote ne serait-elle pas une gourgandine ? Ce ne serait pas la première. Et si ce n’est pas une femme qui propose ses charmes à des hommes de passage que peut-elle bien faire d’un rasoir ?

La femme à la puce de Giuseppe Maria Crespi

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