La tentation de saint Antoine

Au Louvre, j’aime La tentation de saint Antoine de Pieter Huys. Vous allez me dire que saint Antoine vous connaissez, le monsieur avec un petit nenfant et je vous répondrai : « … », non en fait je vais rester poli et ne rien répondre. Antoine avec l’enfant c’est Antoine-de-Padoue. Accessoirement l’enfant c’est Jésus. Là nous allons parler d’Antoine le Grand, d’Antoine-de-pas-Padoue, de ses caractéristiques, de ses représentations.

La tentation de Saint Antoine de Pieter Huys

La tentation de Saint Antoine de Pieter Huys

D’abord comment passer pour intelligent dans un musée. Premier conseil, ne vous limitez pas à la boutique du dit musée, visitez. Ensuite sachez reconnaitre un saint. J’ai déjà donné quatorze indices à propos du retable des intercesseurs. Un homme seul sur un tableau qui n’est ni à cheval, ni couronné, ni en armure, mais plutôt vieillot avec une longue barbe et un cochon, c’est Antoine-de-pas-Padoue. Attention, cependant à ne pas confondre. Si le monsieur est torse nu, ce n’est pas Antoine mais Jérôme lui aussi tout vieux (généralement le second est à proximité d’un crâne humain et d’un lion en lieu et place du cochon).

Saint Jérôme méditant de Willem Key

Saint Jérôme méditant de Willem Key

Tonio le grand ou Antoine l’Ermite (et non pas Bernard, c’est le paragraphe rigole en te cultivant), donc saint Antoine est né en Egypte, avec un obélisquinette en or dans la bouche (genre de tétine égyptienne pour tous petits). Orphelin à 18 ans il dilapide son héritage avec les pauvres. Il enferme sa sœur dans une communauté comme « Vierge consacrée » et une fois tranquille, débute sa vie d’anachorète, vêtu d’une haire de crin. La haire est portée en signe de mortification. Donc le Tonio, il devait aimer ce crin lui piquant la peau, coquin ! Ne jugez pas, tout le monde prend son plaisir où il veut. Quant à anachorète ce n’est pas le chef des majorettes. Anachorète cela veut dire, se retirer en grec. Non l’anachorète n’est pas le coitus interruptus, c’est plutôt le synonyme d’ermite. Donc en résumé, l’anachorète se pique le cul seul ; les moines en monastère se frottent la bure à plusieurs. D’où l’expression il faut les cénobites tranquilles pour le moment (fin du paragraphe rigole en te cultivant).

La tentation de saint Antoine de Pieter Huys

Mais revenons à notre Antoine qui commence par cultiver le jardin d’un ermite avant d’aller trekker pendant 13 ans dans le désert ? 3, 7, 12, 40, je veux bien que ces chiffres aient une signification mystique et religieuse, mais 13 ? Peut-être est-il resté 12 ans et qu’il comptait mal. A moins qu’une théorie sur les nombres premiers dans la Bible existe et dans ce cas, que faire du 40 ?. Il y vit en alternance dans des grottes, des huttes, qui attirent forcément le touriste pour le côté recherche intérieure et soleil toute l’année. Mais cette foule de visiteurs trouble l’ermitage d’Antoine. Alors Antoine vend ses parts et part s’installer à Pispir dans un lieu encore plus reculé. C’est à Pispir que le Diable va attenter à sa vie, mais promis je vais en reparler. Pispir devient the place to be et de nouveau, afflux massif de touristes venus écouter Antoine et visiter cet ancien fortin romain par la même occasion. C’est Voyage en terre inconnue à Pispir à la rencontre de saint Antoine.

Antoine, d’une nature un peu taciturne, choisit de s’isoler encore plus loin, en Thébaïde. C’est vachement reculé la Thébaïde, même sur Google Maps on ne trouve pas, c’est dire si c’est isolé. Et pourtant, assez rapidement la nouvelle adresse de l’anachorète circule et la foule se presse en masse. Lassé, Antoine préfère alors leur prodiguer ses conseils de sagesse plutôt que de violence (cette phrase je l’ai piquée sur Wikipédia, je leur laisse la responsabilité de leur propos). Ne pouvait-il pas le faire directement depuis Pispir ? Cela aurait évité de faire perdre du temps à tout le monde.

Les peintres se plaisent à représenter Antoine à Pispir en proie aux tentations du diable. Question : un mec dans le désert et hop, le diable se pointe et le tente ? Mais c’est quoi ce démon ? Un djinn ! Il avait déjà fait le coup à Jésus. Genre le diable il habite que le désert ? Un inuit errant 40 jours sur la banquise serait-il donc à l’abri ? Ou bien même là le Diable viendrait le tenter ? Vous noterez ici combien le désert représenté par Pieter Huys est assez peu … désertique.

La tentation de Saint Antoine de Pieter Huys

La tentation de Saint Antoine de Pieter Huys

A moins qu’il ne s’agisse de la tentation d’Antoine, d’une sorte de vision. Car céder à la tentation, c’est résister très longtemps à une chose que l’on aime à laquelle on veut pouvoir se restreindre pour finalement s’y adonner avec volupté et regrets (à cause de la religion). Je n’ai que l’impression d’enfoncer des portes ouvertes en disant cela. Questionnez-vous, questionnez autour de vous et vous verrez que la réponse est globalement assez proche de la mienne. Le sexe, le tabac, l’alcool, les trois ensemble. Pourtant ce que j’aime dans la représentation du Diable tentant Antoine c’est le talent des artistes pour dépeindre moult bizarreries, tout ce qui serait susceptible de tenter Antoine.

Le retable d'Isenheim au musée d'Unterlinden de Colmar

Le retable d’Isenheim au musée d’Unterlinden de Colmar

La tentation de Saint Antoine de Pieter Huys

La tentation de Saint Antoine de Pieter Huys

La tentation de Saint Antoine de Pieter Huys

La tentation de Saint Antoine de Pieter Huys

La tentation de Saint Antoine de Pieter Huys

La tentation de Saint Antoine de Pieter Huys

La tentation de Saint Antoine de David II Teniers

La tentation de Saint Antoine de David II Teniers

La tentation de saint Antoine de Frederick van Valckenborch

La tentation de saint Antoine de Frederick van Valckenborch

Les bêtes, monstres, situations sont amusantes, effrayantes et bien souvent plus rigolotes qu’Antoine lui-même. L’intérêt des peintures de saint Antoine ne réside pas dans la représentation du saint en prière, les cimaises en sont couvertes. Ce qui compte dans un tableau de saint Antoine c’est tout le bestiaire formidable qui est déployé, créé, inventé autour de lui. Un imaginaire prolifique, de bestioles improbables,  de situations loufoques, le tout avec souvent beaucoup de drôlerie.

Ces artistes ne connaissaient pas Dracula, Frankenstein, les morts-vivants. Ils ne subissaient aucune influence. Mais ces artistes-là avaient peur eux aussi. Et si je suis ébahi sur toutes les représentations d’Antoine tenté c’est en raison de la diversité des monstres. Une multitude époustouflante mais surtout très parlante pour nous. Nous ne comprendrions pas les us et coutumes d’un maître-flamand mais nous sommes capables de nous retrouver dans ces représentations angoissante qui portent en elles une part de nos propres peurs et angoisses.

La tentation de Saint Antoine de Pieter Huys

La tentation de Saint Antoine de Pieter Huys

Je n’aime pas ce vieux misanthrope d’Antoine mais j’aime tout ce que le Diable met en œuvre pour lui faire quitter sa vie de prières. Car souvenez-vous de mon interrogation sur la tentation : Fesser, fouetter, mordre, ripailler, voici donc ce qui tente réellement ou pourrait tenter Antoine ? Son moi-intérieur est finalement extrêmement riche et ce que j’aime dans ces représentations c’est la liberté et le grain de folie que s’accorde l’artiste pour représenter l’imaginaire le plus débridé. Antoine n’est plus qu’une excuse, un faire-valoir.

N’oubliez pas que tous ces peintres peignent pour l’Eglise. Pieter Huys ne pouvait pas dire « Bon alors quand je fume de la liane ou quand j’abuse de la gentiane, j’ai des visions. Je vois une griffe, un nain auto-cannibale, un mulot sur un éléphant, un monstre fessant un noyé, une joute sur poisson-volant et des gens cul par-dessus tête faisant avancer une roue. » Au contraire, il disait « Alors j’ai bien repensé à votre saint Antoine. Pour montrer la force de la prière il faut que la tentation soit vraiment terrible, faites-moi confiance. » C’est une rouerie de bonne guerre.

La tentation de Saint Antoine par Pieter Huys est aussi l’occasion pour lui de rendre un hommage à son maître : Jérôme Bosch. On retrouve dans les obsessions ce style boschien, mais surtout Huys fait un énorme clin d’œil à Bosch au travers de sa version de La Nef des fous, en bas à gauche du tableau.

La tentation de Saint Antoine de Pieter Huys

La Nef des fous de Jérôme Bosch La Nef des fous de Jérôme Bosch

Ne venez pas au Musée du Louvre pour la voir, la Nef a glissé sur la Seine et est partie voguer ailleurs. Fluctuat nec mergitur. Mais venez admirer La tentation de saint Antoine de Pieter Huys, c’est une douce folie géniale. Et si vous ne me croyez pas, venez voir.


Sur le thème de la tentation de saint Antoine au Musée du Louvre :

La tentation de saint Antoine de Sebastiano Ricci

La tentation de saint Antoine par l'ivresse (petite version) de David Teniers

La tentation de saint Antoine par l’ivresse (petite version) de David Teniers

La tentation de saint Antoine par l’ivresse (grande version) de David Teniers

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