Le retable du Parlement de Paris

Au Louvre j’aime le Retable du Parlement de Paris, La Crucifixion du Parlement de Paris de Maître de Dreux-Budé, parce que techniquement ce n’est pas un retable et que Dreux-Budé n’en est pas le peintre. Troisième retable depuis le début de ce blog, cela confine à la dévotion pour les tableaux d’autel, mais c’est souvent bien mieux que les tableaux d’hôtel. Mais si j’aime encore plus ce retable c’est certainement que sur la forme comme sur le fond il ne s’agit pas d’un retable mais plus de l’imagier des français célèbres. En effet il n’a jamais eu sa place dans aucune église.

Retable du Parlement de Paris, La Crucifixion du Parlement de Paris de Maître de Dreux-Budé

Retable du Parlement de Paris, La Crucifixion du Parlement de Paris de Maître de Dreux-Budé


Jérôme Bosch et les maîtres flamands nous ont transmis les visages de leurs contemporains avec leurs rendus, des trognes, des gueules, de personnages caractéristiques du Moyen Age et/ou des gens du Nord : vérolées, malades, tordues par l’alcool et la prière. Des nez enflés, piqués, gonflés, éclatés. Des corps disloqués, amputés, difformes. Ces peintres avaient fini par nous faire croire que ces malformations congénitales n’étaient qu’une spécialité septentrionale. Face à eux, la beauté grecque et la finesse romaine. Alors soit, mais que faire dans l’entre-deux géographique ? Comment étaient les gens à Paris au XVème siècle, par exemple ? Je dis Paris, comme j’aurais pu dire Paris… ou Paris. Penchaient-ils vers la grâce méditerranéenne ou tiraient-ils vers le burlesque nordiste ? Ce retable pourrait apporter un élément de réponse.

Retable du Parlement de Paris, La Crucifixion du Parlement de Paris de Maître de Dreux-Budé

Retable du Parlement de Paris, La Crucifixion du Parlement de Paris de Maître de Dreux-Budé

Mais voilà que je m’égare dans des considérations géographico-esthétiques et me rends compte que mon propos liminaire a oublié de présenter Maître de Dreux Budé. Si vous prenez Le Pirée pour un homme, Dreux-Budé est LE peintre que vous allez adorer. Je vous taquine. Dreux-Budé n’est pas le peintre de ce non-retable, dont on ignore tout (du peintre, pas du retable), mais le commanditaire. Dreux-Budé fut secrétaire des rois de France Charles VII et Louis XI et en échange, la royauté française lui a donné des titres sur toutes les localités du Grand Paris. Il était, entre autre, seigneur d’Yères, d’Évry, de Brégy, de Bretoche, de la Motte-Saint-Merry, de Sarçay, de Trancy, de Mandre, de Bellegrand, de Gentilly, de Villiers-sur-Marne, de Grigny, de Marly-la-Ville. Et histoire d’occuper un peu son temps libre, il était aussi conservateur des archives royales.

« Je, Dreux Bude, conseiller tresorier des chartres du Roy, audiancier de la chancellerie de France, et seigneur de Ver le Grant en partie, certiffie a tous que Jehan Bude, mon filz, ……… le derennier jour de janvier l’an mil IIIIc soixante et dix. D. BUDE. » Non, je ne vais pas me moquer d’un archiviste et secrétaire du roi incapable d’écrire correctement. Mais quand je vois comment les ayatollahs du Bescherelle me tombent dessus, je souris. Et puis rien n’oblige le conservateur des archives de maîtriser la langue. On confie bien le harem à l’eunuque.

Retable du Parlement de Paris, La Crucifixion du Parlement de Paris de Maître de Dreux-Budé

Retable du Parlement de Paris, La Crucifixion du Parlement de Paris de Maître de Dreux-Budé

Tout me fait sourire dans et autour de ce tableau. Donc Dreux-Budé fait commander un tableau à caler dans le fond de la salle de Justice du Parlement de Paris. Imaginez le voleur de poule qui se retrouve face à la face de Saint Denis avec le sang qui bouillonne au-dessus des épaules ou le regard dur et froid du royal saint Louis. Mais imaginez surtout le crucifix géant derrière le juge. Et le juge centralement assis et surmonté par l’image du Bon Dieu et du saint Esprit. La notion de Justice devait prendre des allures plus divines que terrestres.

Et comme les histoires des tableaux sont souvent plus belles que les tableaux d’Histoire, à la Révolution Française, le retable est prié d’aller trouver place ailleurs que dans une salle de Justice. Et le retable traverse la Seine et gagne le Louvre où il est exposé durant 10 ans. En 1808 les magistrats parisiens réclament et obtiennent le retour de leur tableau dans le Palais de Justice. Et le retable retraverse la Seine, dans l’autre sens. Puis en 1904 la mode est à la laïcisation et le Palais de Justice doit se plier aux lois. Et le retable traverse pour la troisième fois la Seine et regagne le Louvre où il est exposé depuis ce jour. Mais ne doutons pas qu’il puisse un jour retrouver le fond de la XVIIème chambre du Palais de Justice.

Retable du Parlement de Paris, La Crucifixion du Parlement de Paris de Maître de Dreux-Budé

Retable du Parlement de Paris, La Crucifixion du Parlement de Paris de Maître de Dreux-Budé

Au milieu, la figure centrale et principale du non-retable : le Christ en croix, avec à ses pieds les os d’Adam et au-dessus de lui papa et le saint Esprit. Cela forme une sorte de lignée spirituelle (Dieu, le Saint Esprit, Jésus, Adam). A côté les 3 Maries : La Vierge Marie, Marie-Madeleine et Marie-Salomé. Zéro à celui qui a chuchoté la Marie-couche-toi-là. En face Jeannot-le-consoleur, le saint fayot.

Retable du Parlement de Paris, La Crucifixion du Parlement de Paris de Maître de Dreux-Budé

Retable du Parlement de Paris, La Crucifixion du Parlement de Paris de Maître de Dreux-Budé

Ce non-retable reprend la construction tripartite de ce type d’œuvre. Au centre, plus haut pour faire rentrer la croix (vous imaginez Jésus de biais avec un cadre trop petit ?), on retrouve les vedettes. Dont une Marie qui ne semble pas si émue que cela et doit se pencher au maximum pour réussir à faire couler une larme. Et ne me parlez pas de retenu ou de flegme, c’est une mère juive, je vous rappelle. Quant à la représentation divine si elle ne vous est pas étrangère c’est que vous avez déjà vu la façon dont Terry Gilliam représente Dieu dans les animations des Monty Python. En plus l’artiste entoure Dieu d’une aura rouge et chaude quand Jésus est baigné dans une froideur bleutée.

Retable du Parlement de Paris, La Crucifixion du Parlement de Paris de Maître de Dreux-Budé

Retable du Parlement de Paris, La Crucifixion du Parlement de Paris de Maître de Dreux-Budé

A l’extrême gauche (pour une fois que les royalistes sont à l’extrême gauche, il me semblait nécessaire de le préciser) dans une djellaba bleue (en souvenir de sa mort à Tunis), avec fleurs de lys en or, vous reconnaissez Louis IX alias Saint Louis en majesté (ben si, faites un effort pour le reconnaître s’il vous plaît). Si vous aviez un doute sa tête de sanctifié et de pestiféré est là pour vous aider. Je n’arrive pas à déterminer qui de la peste ou de la sanctification lui donne ce sourire irradiant son être de bonheur.

Retable du Parlement de Paris, La Crucifixion du Parlement de Paris de Maître de Dreux-Budé

Retable du Parlement de Paris, La Crucifixion du Parlement de Paris de Maître de Dreux-Budé

Avant de passer au deuxième larron de cette foire de Paris, une petite halte sur la scène du fond. Le monsieur qui regarde couler la Seine sous le pont Mirabeau et les deux loustics qui font les bogosses. Ce monsieur ne vous dit rien ? C’était pourtant le spécialiste des crues en Europe occidentale au Moyen Age. Il était déjà présent chez Le chancelier Rolin en prière devant la Vierge, dite La Vierge du Chancelier Rolin de Jan van Eyck. On le retrouve ici en train de mesurer le niveau d’eau  à Paris (non c’est une blague, une astuce du peintre pour vous « plonger » dans le tableau.) Le visiteur, regarde un personnage qui regarde une forteresse. Et comme cette forteresse c’est le Louvre vous avez une mise en abîme totale.

Retable du Parlement de Paris, La Crucifixion du Parlement de Paris de Maître de Dreux-Budé

Retable du Parlement de Paris, La Crucifixion du Parlement de Paris de Maître de Dreux-Budé

Le chancelier Rolin en prière devant la Vierge, dite La Vierge du Chancelier Rolin de Jan van Eyck

Le chancelier Rolin en prière devant la Vierge, dite La Vierge du Chancelier Rolin de Jan van Eyck

L’autre occupant de l’aile gauche du non-retable est Jean-Baptiste, le spécialiste de la baignade forcée en eaux froides. Il porte ici un petit haut en laine et cachemire d’Issey Miyake et un agneau symbole de Jésus (l’agneau, pas le petit haut). Cousin de Jésus ou pas, il a quand même une bonne tête de toxico en manque cruel de sa dose ou alors ce doit être cela la Foi. Il fait quand même super peur. Vous vous imaginez en vacances tranquilles en train de barboter sur les rives du Jourdain et l’autre à tête de fou qui vous saute dessus pour tenter de vous immerger ? S’il est une constance dans la représentation de Jean-Baptiste c’est le petit haut en laine, l’agneau dans les bras et généralement une croix en roseau. Les trois indices rassemblés, pas de doute c’est JB. Grâce à moi vous pourrez faire cultivé lors de vos prochaines visites.

Retable du Parlement de Paris, La Crucifixion du Parlement de Paris de Maître de Dreux-Budé

Retable du Parlement de Paris, La Crucifixion du Parlement de Paris de Maître de Dreux-Budé

De l’autre côté, le second duo est composé de saint Denis, Yes man big up à tous les lascars du 9-3 ! Seine-Saint-Denis en force ! Denis est malicieux, certes mais aussi le patron de la personne du roi. Dauphin, reine, princes de sang et bâtards  doivent avoir leur propre saint patron, Denis ne bosse que pour le roi et encore, le roi de France uniquement. Il doit avoir un melon ! D’ailleurs il a tellement une grosse tête qu’il doit la porter à pleines mains. Une pensée pour les pauvres canuts (Nous en tissons / Pour vous, gens de l’église, / Mais nous pauvres canuts, / N’avons point de chemises) au prix des chasubles, tout salir de sang c’est indécent.

Retable du Parlement de Paris, La Crucifixion du Parlement de Paris de Maître de Dreux-Budé

Retable du Parlement de Paris, La Crucifixion du Parlement de Paris de Maître de Dreux-Budé

Derrière lui une bande de boloss de l’époque, genre wesh du 9-3 en virée sur Paname. « Et Mademoiselle, tu as un 06 ? », « Et Madeleine, tu es à croquer et j’ai la dalle. Tu veux pas être mon quatre-heure ? » Là encore des têtes de gens que l’on ne souhaiterait pas croiser dans une ruelle sombre. En fait il s’agit du juge (avec chapeau vert) et du bourreau (avec chapeau rouge). Vous noterez le très gros clin d’œil au prévenu dans la salle de Justice du Parlement de Paris où le non-retable était exposé. Genre « Tu voles, un œuf, donc tu peux voler un bœuf ou tuer une meuf ! Attention le bourreau te surveille. »

Retable du Parlement de Paris, La Crucifixion du Parlement de Paris de Maître de Dreux-Budé

Retable du Parlement de Paris, La Crucifixion du Parlement de Paris de Maître de Dreux-Budé

Enfin le dernier à ma préférence. Charlemagne, l’empereur à la barbe fleuri. Nous avons un peu oublié Saint Charlemagne dans nos vies frénétiques et modernes mais la Saint Charlemagne s’accompagnait généralement de la saignée du cochon. Mais Charlemagne, l’Empereur, Ronceveau, le sacre en l’an 800. Merde, Charlemagne quand même ! Il est représenté ici avec une bonne grosse tête d’ahuri (peut-être qu’à l’époque, le mec avait la tête la moins pourrie pour représenter l’Empereur du Saint Empire Germanique, cela fait froid dans le dos). Ce mec aurait régner sur la moitié de l’Europe, aurait fait mettre en place l’instruction, déployé les missi dominici. Non ! La représentation faite de Charlemagne montre plutôt un mec incapable de différencier son côté pile de son côté face.  C’est d’ailleurs ce qui est magnifique dans ce tableau, imaginer le clampin qui trainait à la sortie de l’atelier et à qui on disait « Tiens, ducon, prends l’agneau tu feras Jean-Baptiste, oui promis après je te laisse sniffer la térébenthine. » ou « Face-de-cul, ramène ta fraise, attrape le coupe-papier et la boule de pétanque, tu seras Charlemagne. La vache, tu pues sévère pour un empereur ! » La grandeur historique y a perdu ce que la véracité ethnologique y a gagné.

Retable du Parlement de Paris, La Crucifixion du Parlement de Paris de Maître de Dreux-Budé

Retable du Parlement de Paris, La Crucifixion du Parlement de Paris de Maître de Dreux-Budé

Dans mon introduction j’évoquais les maîtres flamands dont tout dans ce non-retable fait penser à eux. Je ne parle pas que de la technique, mais du style, de la manière, des couleurs, de l’importance des tenues et des drapés, du souci des détails, de cette façon de dépeindre à l’arrière-plan le paysage, jusqu’à ce personnage penché sur la balustrade. Il y a fort à parié que Dreux-Budé ait fait appel aux meilleurs artistes de son temps : les peintres du Nord, pour peindre son non-retable. Alors ces gars avec de sales tronches sont-ils des parisiens ou des flamands, où s’est trouvé l’atelier ? A Paris ? A Anvers ? Le mystère reste entier mais il est charmant.

Retable du Parlement de Paris, La Crucifixion du Parlement de Paris de Maître de Dreux-Budé

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Seule certitude, et touche de plaisir supplémentaire dans ce tableau, le chien est bien sage, mais il a surtout l’air terrorisé par son voisinage humain. Il regarde suppliant le visiteur. La fidélité canine a ses limites. Et si vous ne me croyez pas, venez voir.

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