Le tombeau de Philippe Pot

Au Louvre, j’aime le tombeau de Philippe Pot traditionnellement attribué à Antoine le Moiturier. C’est une des forces du Louvre, et d’autres musées, je ne crois pas qu’il s’agisse ici d’une spécialité du Louvre. La fréquentation des œuvres quasi quotidiennement change le regard que l’on peut porter sur elles.

Tombeau de Philippe Pot, grand sénéchal de Bourgogne d'Antoine le Moiturier

Tombeau de Philippe Pot, grand sénéchal de Bourgogne d’Antoine le Moiturier

Permettez que je parle de moi, promis je vous ferai, ensuite, un résumé hagiographique de Philippe Pot. A titre personnel la peinture italienne devrait m’être acquise tant mon amour de cette péninsule est grand. Les paysages sont splendides, les cieux éblouissants, la lumière quasi divine. Mais justement, chez les italiens vous avez toujours un saint, un Jésus, une Marie. Si vous arrivez à faire abstraction de ces personnages vous retrouver les paysages, les cieux, la lumière, cependant il faut abstractionner à fond.

Tombeau de Philippe Pot, grand sénéchal de Bourgogne d'Antoine le Moiturier

Tombeau de Philippe Pot, grand sénéchal de Bourgogne d’Antoine le Moiturier

A l’inverse les intérieurs petits bourgeois des marchands flamands rubiconds et sûrs d’eux ont tout pour engendrer railleries et sarcasmes en mon for intérieur. Et pourtant, quelle finesse dans le rendu des étoffes, quelle exactitude dans la reconstitution des maisons, quel talent pour transposer les bijoux. Donc il faut accepter, au contact de l’art, de voir ses propres repères voler en éclats, ses certitudes décalées. Ajoutez à cela que n’ayant aucune connaissance en peinture je ne me base que sur le ressenti sans prendre en compte un quelconque aspect technique et que j’aime qu’un artiste, une œuvre me raconte quelque chose une fois passé le sentiment du cœur. Je veux qu’une œuvre donne à ma raison matière à quelques délires. Voilà ce que le Louvre m’a appris au cours de mes visites. Voici aussi, pourquoi le tombeau de Philippe Pot a pu m’irriter et que je le trouve aujourd’hui admirable. Fin de l’intermède personnel.

Tombeau de Philippe Pot, grand sénéchal de Bourgogne d'Antoine le Moiturier

Tombeau de Philippe Pot, grand sénéchal de Bourgogne d’Antoine le Moiturier

Philippe Pot en quelques mots. Bourguignons et Armagnacs, cela vous rappelle quelque chose ? Il vaudrait mieux, sinon vous êtes mal, car je ne repars pas dans les querelles byzantines du Moyen Age. Philippe est dans le camp bourguignon, comme la fondue, le bœuf et les meilleurs vins. La Bourgogne de l’époque, c’est le duché tampon entre le royaume de France et le Saint Empire. C’est la Bourgogne florissante de la mer du Nord à ports méditerranéens (cf. Le Chevalier Rolin). Pour vous situer encore un peu mieux Philippe Pot, prenons un autre de ses contemporains : Charles d’Orléans, le poète et prisonnier des anglais cela vous rappelle quelque chose ? « Le temps a laissé son manteau / De vent, de froidure et de pluie, / Et s’est vêtu de broderies, / De soleil luisant, clair et beau. » Et bien Charles d’Orléans fut libéré par l’intermédiaire de Philippe Pot et de 200 000 écus d’or. Catherine de France, cela vous rappelle quelque chose aussi ? Et bien la main de Catherine de France pour le futur Charles de Téméraire, c’est encore Philippe Pot qui tire les ficelles.

Tombeau de Philippe Pot, grand sénéchal de Bourgogne d'Antoine le Moiturier

Tombeau de Philippe Pot, grand sénéchal de Bourgogne d’Antoine le Moiturier

Et comme tous les personnages de l’ombre, la ficelle qu’il maîtrise le mieux est celle des cordons de sa bourse. Il ne dénigre pas les récompenses et récupère, en vrac : la Toison d’or, le titre de Grand Chambellan, les seigneuries de Lille, Douay et Orchies. Celui de Premier Conseiller, de Chevalier de Saint-Michel, de Gouverneur du Dauphin Charles (futur Charles VIII) et de Grand Sénéchal de Bourgogne. Vous imaginez aisément que quand on passe une vie à glaner tant de titres on espère autre chose qu’un linceul d’une blancheur douteuse et une fosse commune pour dernière demeure.

Tombeau de Philippe Pot, grand sénéchal de Bourgogne d'Antoine le Moiturier

Tombeau de Philippe Pot, grand sénéchal de Bourgogne d’Antoine le Moiturier

Ainsi donc Philippe Pot se fait construire pour son ultime pied-à-terre dans l’abbaye de Cîteaux un magnifique mausolée. On y découvre Philippe en armure, taille réelle, soutenu par huit pleurants. Et pour bien montrer que le monsieur est Grand Chambellan, multi-seigneur, doré de la Toison, il fait porter aux pleurants, en plus de lui-même, ses quartiers de noblesse sur des écus.

Tombeau de Philippe Pot, grand sénéchal de Bourgogne d'Antoine le Moiturier

Tombeau de Philippe Pot, grand sénéchal de Bourgogne d’Antoine le Moiturier

Vous dire aussi que la sculpture est en calcaire polychrome rehaussée d’or et de plomb (mais je pense que vous vous en foutez), qu’elle fut achetée 53 francs en 1808 (l’intérêt s’effrite plus encore). Mais alors, ce n’est pas ce goût pour les bonnes affaires qui me pousse à aimer cette sculpture ou à la regarder d’un autre œil.

Tombeau de Philippe Pot, grand sénéchal de Bourgogne d'Antoine le Moiturier

Tombeau de Philippe Pot, grand sénéchal de Bourgogne d’Antoine le Moiturier

D’abord j’aime ces huit pleurants tous assez semblables et pourtant tous différents. Inclinaison de la tête, drapé du capuchon, visage, chacun est unique tendant à rendre encore plus complexe l’exécution de cette œuvre. Le pleurant c’est un de mes plaisirs de musée. Je ne sais si c’est le capuchon façon Assassin’s Creed ou la retenue des personnages mais j’aime la grâce et la majesté qui se dégagent d’eux.

Tombeau de Philippe Pot, grand sénéchal de Bourgogne d'Antoine le Moiturier

Tombeau de Philippe Pot, grand sénéchal de Bourgogne d’Antoine le Moiturier

Ensuite j’aime ce chien au pied de son maître comme plus belle preuve de la fidélité. Quand vous arrivez en soirée avec le collier de la Toison d’Or il y a moyen de pécho de la minette. Le Phifi n’a pas dû s’en priver. Alors en terme de compagnie il aurait pu coucher une femme à ses pieds, voir même plusieurs. Au lieu de cela il préfère un chien car « …les chiens / C’est beau comme des chiens / Et ça reste là / A nous voir pleurer / Les chiens / ça ne nous dit rien / C’est peut-être pour ça / Qu’on croit les aimer… » Plus sérieusement on trouve aussi au pied des gisants le lion mais entre la majesté et la fidélité, j’aime que Philippe Pot ait opté pour la fidélité.

Tombeau de Philippe Pot, grand sénéchal de Bourgogne d'Antoine le Moiturier

Tombeau de Philippe Pot, grand sénéchal de Bourgogne d’Antoine le Moiturier

Parce que cette œuvre en pierre sombre pourrait respirer l’austérité, on lui pardonnerait volontiers, son but était de recouvrir un tombeau. Au lieu de cela elle est pleine de détails dans son exécution, de finesse qui me fascine toujours quand il s’agit de sculpture. Vous ratez un trait de pinceau, un coup par-dessus et nul ne verra rien. Vous fendez la pierre au dernier coup de burin, c’est plus dur à masquer. Donc sans parler de préférence, j’ai quand même un respect très poussé pour les sculptures et plus encore les sculptures de grande taille. En outre l’ensemble de la sculpture donne un sentiment de mouvement, comme si les pleurants conduisaient Philippe Pot vers sa dernière demeure et que le visiteur était le spectateur de cette procession.

Tombeau de Philippe Pot, grand sénéchal de Bourgogne d'Antoine le Moiturier

Tombeau de Philippe Pot, grand sénéchal de Bourgogne d’Antoine le Moiturier

D’ailleurs, cette œuvre répond à sa propre copie. Si vous visitez le château de Châteauneuf-en-Auxois, faite une halte dans la chapelle. Vous y retrouverez le gisant de Philippe Pot. Il n’est plus en procession comme dans les salles du Louvre, il est arrivé à sa dernière demeure, dans ce qui fut un des logis de Philippe Pot. Son corps est alors posé sur le sol et les pleurants se recueillent une dernière fois autour de sa dépouille.

Tombeaux de Philippe Pot, grand sénéchal de Bourgogne d'Antoine le Moiturier

Tombeaux de Philippe Pot, grand sénéchal de Bourgogne d’Antoine le Moiturier

Tombeau de Philippe Pot, grand sénéchal de Bourgogne d'Antoine le Moiturier

Tombeau de Philippe Pot, grand sénéchal de Bourgogne d’Antoine le Moiturier

Tombeau de Philippe Pot, grand sénéchal de Bourgogne d'Antoine le Moiturier

Tombeau de Philippe Pot, grand sénéchal de Bourgogne d’Antoine le Moiturier

Le gisant, quel avenir dans l’enterrement du XXIème siècle ? C’est sur cette grande question que s’ouvrait le XXXVème congrès des croque-morts. Je ne vous détaille pas l’ensemble de leurs travaux mais peux vous assurer que le gisant reste une valeur sûre de la marbrerie funéraire de qualité. Si le prix reste un peu plus élevé, le gisant est un gage d’investissement dans le futur et dans l’art moderne.

Dalle funéraire du chevalier napolitain Marino di Giovanni Cossa

Pour ces dames on peut aussi conseiller la dalle sculptée, relief moins impressionnant mais finition parfaite. Par contre un homme de qualité peut rater sa vie sans montre suisse mais doit réussir sa mort avec un beau gisant. Et pour être certain de faire preuve de qualité adoptez la touche P.Pot : préférez huit pleurants à huit pleureuses.

Tombeau de Philippe Pot, grand sénéchal de Bourgogne d'Antoine le Moiturier

Tombeau de Philippe Pot, grand sénéchal de Bourgogne d’Antoine le Moiturier

Vous ne notez pas la différence ? Huit pleurants tout en retenu et respect avançant telle une procession, arborant écus et quartiers de noblesse. Cela fait plus respectueux que huit pleureuses hurlantes, s’arrachant les cheveux en vociférant, déchirant leur bure de chagrin en faisant jaillir les mamelles. Il avait son orgueil le bourguignon et préférait entrer dans l’Histoire comme Philippe Pot de Fer que comme Pot aux roses. Et si vous ne me croyez pas, venez voir.

Tombeau de Philippe Pot, grand sénéchal de Bourgogne d'Antoine le Moiturier

Tombeau de Philippe Pot, grand sénéchal de Bourgogne d’Antoine le Moiturier

Pleurant tenant un livre fermé d'Etienne Bobillet

Pleurant tenant un livre fermé d’Etienne Bobillet

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