La jeune fille lisant une lettre

Au Louvre, j’aime La jeune fille lisant une lettre de Jean Raoux. Il faut dire que le tableau se mérite. En raison de réaménagements, le sens de la visite classique des œuvres françaises est rompu. Normalement on voit Le Sueur, Champaigne, Le Nain, puis on enchaîne sur Le Brun et le Grand Siècle, on tourne à droite avec la Régence, Chardin, Watteau, Boucher, puis on continue avec la fin du XVIIIème, puis Ingres, Delacroix, Géricault, on tourne à droite pour arriver à Corot et on retourne à droite pour retomber sur Le Sueur. Deuxième étage, cour carrée.

La jeune fille lisant une lettre de Jean Raoux

La jeune fille lisant une lettre de Jean Raoux

Mais les travaux obligent à un détour et le tableau se retrouve à présent dans un presque cul-de-sac (non en fait il y a un escalier pour vous permettre de gagner le 1er étage au bout). Vous remontez le temps de la peinture française pour finir votre voyage spatio-temporel face à lui. En toute fin de galerie, vous découvrez La jeune fille lisant une lettre de Jean Raoux ou La liseuse selon son nom au Louvre. Je ne comprends pas bien que le tableau porte un titre et que le musée en affiche un second. D’autant que La liseuse, cela a un côté un peu professionnel ou machine qui ôte tout son charme au tableau.

La jeune fille lisant une lettre de Jean Raoux

La jeune fille lisant une lettre de Jean Raoux

Quand je dis « vous découvrez », c’est un des aspects très positifs de la modernisation/mondialisation des arts. Entre les annexes à Lens et Abou Dabi, les prêts à d’autres musées, les restaurations en cours et les expositions thématiques et temporaires, il n’est pas rare de voir ou plutôt de ne pas voir justement certaines œuvres qui prennent l’air hors du musée. C’est râlant pour la personne qui a fait 10 000 km uniquement pour voir L’Odalisque de Boucher et d’apprendre qu’elle ne sera de retour qu’en avril 2015, mais cela présente l’avantage de faire sortir des réserves des œuvres qui sont moins souvent exposées. Et La jeune fille lisant une lettre de Jean Raoux fait partie de celles-là.

« Espèce d’idiot, il ne te viendrait pas à l’idée que tu aies loupé ce tableau lors de précédentes visites ? » D’abord le fait de lire ce blog ne vous autorise nullement à mettre en doute ma parole et encore moins à être désobligeant. Ensuite pour avoir été à ce point surpris en le découvrant, c’est que justement je ne l’avais pas vu avant. Le tableau n’est pas splendide en soit, il n’est pas magnifique de technicité. La jeune fille est mignonne mais ce n’est pas non plus une bombe. Je veux bien entendre toutes vos remarques. Mais j’ai été agréablement surpris par ce tableau.

La jeune fille lisant une lettre de Jean Raoux

La jeune fille lisant une lettre de Jean Raoux

Sur Jean Raoux, le peintre,  rappeler qu’il fut formé à Paris. Il a longtemps séjourné en Italie dont il a rapporté quelques œuvres de genre et une boule-à-neige de la tour de Pise. A Paris il bénéficie de la protection de Philippe de Vendôme et se spécialise dans l’exaltation de la beauté et de la jeunesse féminine (Un truc d’artiste pour toujours être entouré de gonzesses). Jean Raoux fut aussi comparé à Rembrandt par Voltaire, comme quoi on peut écrire dans l’Encyclopédie et avoir un talent douteux pour la comparaison. Comparaison n’est pas raison. Parmi ses clients il comptait Catherine II de Russie, Philippe d’Orléans et Marceline Brouchard (qui elle, au moins, a eu la délicatesse de ne rien faire pour entrer dans l’Histoire).

La jeune fille lisant une lettre de Jean Raoux

La jeune fille lisant une lettre de Jean Raoux

Mais maintenant laissez-moi exposer mes arguments sur ce tableau. D’abord avant d’arriver sur ce tableau vous avez eu les multiples fesses, cuisses, seins, gorges de Fragonard ou de Watteau. La sobriété de la jeune fille en devient rassurante de simplicité, de calme et de douceur. Assez loin des étals de viande de Boucher et de bouchers.

La jeune fille lisant une lettre de Jean Raoux

La jeune fille lisant une lettre de Jean Raoux

Le tableau est parfaitement centré sur le mur du fond entre deux niaiseries, façon Commedia dell’Arte, et sous un tableau bien trop haut pour que l’on puisse l’apprécier. Ne gâchant rien, on trouve en plus un banc juste en face qui permet de s’assoir pour le regarder plus longtemps, plus en détail. Mais, ce tableau a la désagréable malchance d’être exposé dans la même salle qu’une star de la peinture française du XVIIIème, le Pierrot/Gilles de Watteau. Actuellement ils se font face, quand il n’y a personne. Le reste du temps elle a, face à elle, des dos de visiteurs admiratifs ou, pire, des troncs de personnes faisant un selfie avec l’espèce de clown blanc.

Gilles de Jean-Antoine Watteau

Gilles de Jean-Antoine Watteau

Pourtant ce tableau mérite un peu plus que votre dos et notamment pour le travail de la lumière. Travail que je découperai en deux axes. Premier axe la lumière venant de derrière elle, celle qui inonde le tableau par la droite, qui lui éclaire le bas du visage et le cou. Cette lumière-là n’a pas la chaleur des candélabres et autres torchères de Georges de La Tour. C’est une lumière plus froide, d’un soleil de milieu de matinée. L’heure du facteur, pas celui qui vient au petit déjeuner, non celui plus tardif qui passe vers 10h pour le petit coup de rouge.

La jeune fille lisant une lettre de Jean Raoux

La jeune fille lisant une lettre de Jean Raoux

Le second axe de lumière semble provenir de la lettre pour illuminer tout le reste du visage de la jeune fille. Par contre, je n’arrive pas à déceler si  le rai de lumière solaire rebondit sur le papier pour venir lui lécher le visage. Je trouve cette possibilité assez faible, en effet l’épaisseur et la texture du papier ne permettant pas un tel ricochet de clarté. Je pense au contraire que la lumière jaillit de la lettre. Une astuce de peintre pour montrer l’importance du message pour sa lectrice. Une lettre dont nous ne saurons rien du contenu mais dont tout laisse à penser qu’il ne s’agit pas d’une mise en demeure de quelque huissier ou d’un avis de recommandé à venir chercher à la poste. A voir l’effet de la lettre sur sa lectrice il s’agit de mots tendres et doux d’un amoureux transit qui lui « éclairent » le visage, la faisant sourire de plaisir ou de souvenirs.

La jeune fille lisant une lettre de Jean Raoux

La jeune fille lisant une lettre de Jean Raoux

Le visage irradié de bonheur de la lectrice mais aussi un indice glissé par le peintre avec le visage d’un homme dans le couvercle de la petite boîte sur la table. C’est presque dommage d’avoir cette information car j’aurais secrètement rêvé que ce soit le grand couillon de Watteau, face à elle, qui lui écrive ces mots. Et qu’ainsi, à la nuit tombée, ils se retrouvent secrètement, passant le restant de la journée face à face. Mais Jean Raoux a presque gâché mon plaisir avec le portrait du chéri dans la boîte à cachous.

La jeune fille lisant une lettre de Jean Raoux

La jeune fille lisant une lettre de Jean Raoux

Des couleurs tranchées mais douces, le sourire de la jeune fille, la délicatesse désuète de la réception d’une lettre et les sentiments que sa lecture provoque, voici tout ce que j’aime dans ce tableau. Vous pouvez bien rigoler bande d’idiots qui ne correspondaient que par SMS. Mais quand un visage s’illumine de nos jours ce n’est pas dû à la fulgurance de vos écrits mais au rétro-éclairage de l’écran. Et si vous ne me croyez pas, venez voir.


Sur le thème de la femme lisant au Musée du Louvre :

Femme lisant une lettre de Jan de Bisschop

Étude de Jeune fille, dit la jeune grecque d’Hippolyte Flandrin

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