La cuisine des anges

Au Louvre, j’aime La cuisine des anges de Bartolomé Esteban Murillo. Il fallait bien qu’un jour où l’autre je me penche sur la peinture espagnole, sur cette joie de vivre, cette explosion de couleurs, cet athéisme acharné et assumé, ces paysages sublimes et variés qui font la richesse et la renommée de la peinture ibérique.

La cuisine des anges de Bartolomé Esteban Murillo

La cuisine des anges de Bartolomé Esteban Murillo

Sur l’artiste Bartolomé Esteban Murillo on retiendra qu’il fut contemporain du fameux Siècle d’Or espagnol de la peinture (je vous laisse imaginer la gaité des peintures datant du Siècle de Plomb), comme Diego Vélasquez, Francisco de Zurbaran et José de Ribera.

La cuisine des anges de Bartolomé Esteban Murillo

La cuisine des anges de Bartolomé Esteban Murillo

Cependant Bartolomé ne se vit jamais proposé la moindre commande de la cour, peut-être parce qu’il passa sa vie uniquement à Séville et non à Madrid. Peut-être aussi parce qu’il n’était pas un super peintre. Résultat on est quasiment certain que jamais Vélasquez, Zurbaran et Ribera ne firent appel à Murillo pour faire le quatrième à la canasta. Malgré cela, de Ribera et Zurbaran il prit l’influence du ténébrisme (cette fameuse touche de joie de vivre espagnole). Puis il chute d’un échafaudage et meurt.

Sur le tableau la notice du Louvre précise : « il s’agit d’un frère, peut-être Francisco Dirraquio, chargé des cuisines, surpris dans son extase par le supérieur du couvent, alors qu’il assiste tout étonné au travail inattendu des anges préparant le repas. » D’abord je souhaite présenter les excuses du Louvre à la famille Dirraquio dont l’ancêtre est injustement soupçonné de glandouiller en cuisine sans preuve précise et avec des faux airs de diffamation : « il s’agit […] peut-être ». D’autre part je m’interroge sur les effets hallucinogènes que provoque la consommation de pigments.

La cuisine des anges de Bartolomé Esteban Murillo

La cuisine des anges de Bartolomé Esteban Murillo

Donc Frère Francisco est de corvée de patates pour le réfectoire, mais déjà ce matin aux laudes, il avait du mal à garder les yeux ouverts. Il faut le comprendre, il avait passé la nuit à se mortifier comme tout bon prêtre catholique espagnol. A présent, près du foyer, au chaud, il sent ses paupières s’alourdir, il sent sa tête s’incliner malgré sa volonté, il sent le filet de bave se former à la commissure des lèvres. En un mot, Francisco pique un roupillon dans le silence des cuisines, bercé par le « gloup, gloup, gloup » du potage qui frémit dans la marmite et enivré par le doux fumet qui s’en échappe.

La cuisine des anges de Bartolomé Esteban Murillo

La cuisine des anges de Bartolomé Esteban Murillo

Quand soudain la porte s’ouvre ! Le big boss du couvent déboule pour une inspection surprise. Il avait des doutes, des bruits circulaient dans le cloître, il voulait en avoir le cœur net et prendre Francisco sur le vif. Francisco sursaute, s’essuie d’un revers de bure le coin de la bouche et sans se démonter explique au Père Supérieur qu’il ne dormait pas du tout et que, bien au contraire, il était en train de contempler les anges en plein travail.

Je trouve cela énorme, génial ! Vous connaissez le principe du « plus c’est gros, plus ça passe » ? Et bien Francisco le pousse à l’extrême. Il ne sort pas une excuse bidon genre « je récitais un petit Notre-Père avant de m’y mettre », non, il soutient mordicus qu’en fait il ne faisait que regarder bosser les anges. Pour le coup je pense qu’entre son excuse et la réponse du Père Supérieure il a dû en passer des anges … par fourgons entiers.

La cuisine des anges de Bartolomé Esteban Murillo

La cuisine des anges de Bartolomé Esteban Murillo

Pensez-y à la prochaine réunion quand le sommeil aura pris le pas sur votre abattement et que l’on vous reprendra pour cet écart. Ne répondez pas « je suis désolé, un moment d’égarement » mais dite plutôt « J’étais en visio-conférence avec des angelots et il va y avoir un décalage sur le projet cantoche ce midi. » Vous ne gagnerez pas en crédibilité mais on vous laissera tranquillement écraser la bulle lors du prochain comité.

La cuisine des anges de Bartolomé Esteban Murillo

La cuisine des anges de Bartolomé Esteban Murillo

Quand on pense à la femme espagnole, on est toujours plus proche d’Alice Sapritch en duègne dans La folie des grandeurs que Silvana Mangano en repiqueuse dans Riz amer, qui en plus était assez peu espagnole mais très sensuelle. Et en peinture, c’est bien simple, je ne peux pas les voir les espagnoles. Elles ont des têtes de princesses tellement congénitales qu’à côté de leurs singes on se demande qui la plus bête des deux. Bref l’érotisme ibérique passe rarement par les pinceaux. Et bien Bartoloméo arrive à transcender ce clivage. Car il n’y a pas à dire : que c’est beau une femme en cuisine. Les viragos rangez vos commentaires, je rigole. La cuisine, la vraie, c’est une affaire d’hommes ! Sinon ça se saurait.

La cuisine des anges de Bartolomé Esteban Murillo

La cuisine des anges de Bartolomé Esteban Murillo

La tradition voudrait que les anges soient asexués. Ce qui ne pousse pas à vouloir quérir le Paradis si c’est pour passer l’éternité à se regarder dans le blanc des ailes. En Enfer on a une queue, fourchue je vous l’accorde, mais on en a une au moins. Et bien Bartoloméo fait fi des us bibliques pour ne donner à ses anges que des têtes de gonzesses. Machisme ibérique diront les femmes ; tradition péninsulaire répondront les hommes ; androgénisme artistique expliqueront les critiques.

La cuisine des anges de Bartolomé Esteban Murillo

La cuisine des anges de Bartolomé Esteban Murillo

C’était troublant que les anges soient à ce point féminin, vexant même ! Et puis je me suis souvenu que nous sommes dans le rêve d’un moine. Un homme qui depuis ses 12 ans ne vit qu’entouré de messieurs. Chez qui chaque pensée impure de corps féminins est synonyme de flagellation et autres cilices pour expier le démon qui l’habite. Que dit son inconscient embourbé dans ses rêveries ? « Je veux de la meuf ! », « Je veux de la cuisse, de la fine cheville à la rigueur ! », « Je veux de l’épaule dénudée ! », « Je veux du regard coquin ! », « Je n’en peux plus d’être entouré de mecs ! »

Et quand ce grand couillon de Francisco est sur le point d’atteindre l’extase hallucinatoire, voici que débarque le grand patron qui veut savoir s’il y aura des navets au dîner. J’aime que les puritains espagnols glissent de petites touches de plaisirs féminins. Je le redis mais j’adore cette excuse des anges qui cuisinent. Par contre j’aimerai savoir ce qu’ils ont mangé ce soir-là et surtout j’aimerai savoir si la cuisine des anges est divine ? C’est important pour moi de savoir si la bouffe est bonne, sinon je file en Enfer. Et si vous ne me croyez pas, venez voir.

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