Diane de Poitiers chez Jean Goujon

Au Louvre, j’aime Diane de Poitiers chez Jean Goujon par Alexandre-Évariste Fragonard. Et de grâce (ou de Grasse pour les Fragonard), faites attention au prénom de l’artiste. Alexandre-Évariste est le fils de Jean-Honoré, le peintre coquin du XVIIIème. A croire que passer sa jeunesse dans la térébenthine, comme le petit Alexandre-Évariste, cela crée des vocations.

Diane de Poitiers chez Jean Goujon de Alexandre-Evariste Fragonard

Diane de Poitiers chez Jean Goujon de Alexandre-Evariste Fragonard

Là où papa ne maniait que le pinceau, Alexandre-Évariste usa aussi du burin. Wikipédia dit de lui qu’il est un peintre de style troubadour. Je laisse à Wikipédia et à votre talent le soin de me définir le style troubadour. Est-ce à dire au sud de la Loire ? C’est à peu près tout ce qu’il y a à retenir de lui. Mais pourquoi donc s’arrêter ce jour sur ce tableau s’il n’y a rien à en dire. Et bien c’est là que mon talent doit faire le reste.

D’abord le tableau a été abaissé. Il était précédemment à plus de deux mètres cinquante du sol, rendant la contemplation, prise de vue et l’analyse un peu compliquées. C’est ainsi, au Musée du Louvre, compte tenu de la profusion d’œuvres et de la hauteur sous plafond, les tableaux sont sur deux ou trois rangées. Mais pour conserver l’idée républicaine de ce musée dans ce palais royal on intervertit régulièrement les tableaux de façon que ce ne soit pas toujours les mêmes qui se retrouvent expatriés près des plafonds.

Ainsi donc Diane est redescendue, telle la déesse quittant l’Olympe, se rendant plus accessible au regard du simple mortel que je suis. Un simple mortel et visiteur occasionnel du Musée du Louvre ne s’arrêterait pas devant ce tableau, sauf sous la torture d’un guide vicieux. Mais un visiteur régulier du Musée du Louvre ne peut que tiquer en le regardant. Reprenons, Alexandre-Évariste, peintre ET sculpteur rend hommage à un confrère qu’il doit considérer comme un maître pour lui : Jean Goujon. Première mise en perspective de l’artiste qui peint le sculpteur. Seconde mise en perspective, dans le tableau Jean Goujon travaille à une sculpture qui est exposée deux étages en-dessous dans le musée. Une espèce de cross-over comme on dit dans les séries.

Diane de Poitiers chez Jean Goujon de Alexandre-Evariste Fragonard

Diane de Poitiers chez Jean Goujon de Alexandre-Evariste Fragonard

Fontaine de Diane de Jean Goujon

Fontaine de Diane de Jean Goujon

Sur le tableau, Jean Goujon. On ne sait pas grand-chose du début de sa vie. On ne sait pas grand-chose non plus de la fin de sa vie. A peine savons-nous qu’au milieu de sa vie, il était surnommé le « Phidias français ». Jean Goujon sculptait pour Pierre Lescot (l’architecte du Louvre, pas le papa de Manon) et fut célèbre pour sa fameuse Diane appuyée sur un cerf. La Diane en question n’est pas la déesse olympique mais Diane de Poitiers, maîtresse d’Henri II (dont j’ai déjà parlé lors de l’article sur le couvre-chef de son fils).

Diane de Poitiers chez Jean Goujon de Alexandre-Evariste Fragonard

Diane de Poitiers chez Jean Goujon de Alexandre-Evariste Fragonard

Dans ce tableau, Jean Goujon reçoit donc Diane, venue inspecter l’avancement des travaux. A la base cette sculpture devait servir à coiffer une fontaine dans le petit château que le roi lui avait offert en remerciement de sa dévotion à la couronne (elle avait fait don de son corps à la France. Je vous rappelle que le roi, à l’époque, c’était la France). C’est d’ailleurs lors de cette rencontre que Jean Goujon aurait lancé cette réplique devenue célèbre : « C’est là que je me rends compte que je vous ai moins bien réussit que le cerf ! »

Projet de fontaine de Diane de Jean Goujon

Projet de fontaine de Diane de Jean Goujon

J’aime beaucoup la représentation de Jean Goujon faite par Fragonard. Qu’il l’ait habillé en pasteur funky avec un jean rouge, passe encore, Goujon était protestant, mais surtout la sculpture du marbre sur un tablier noir cela devrait laisser des traces. Frago n’en a cure, il représente un Goujon très propre sur lui. Je ne peux m’empêcher d’avoir une petite pensée pour madame Goujon, tous les soirs, obligée de frotter pour ravoir les tenues de son mari. Cela vous surprend aussi car vous ne visitez pas le Musée du Louvre. Ce serait le cas, vous constateriez que les artistes sont toujours très propres sur eux. Ailleurs peut-être mais au Louvre les artistes sont toujours très propres sur eux.

Diane de Poitiers chez Jean Goujon de Alexandre-Evariste Fragonard

Diane de Poitiers chez Jean Goujon de Alexandre-Evariste Fragonard

Christophe Gabriel Allegrain de Joseph Siffred Duplessis

Christophe Gabriel Allegrain de Joseph Siffred Duplessis

Portrait du graveur Laurent Cars de Jean-Baptiste Perronneau

Portrait du graveur Laurent Cars de Jean-Baptiste Perronneau

Gabriel-François Doyen d'Antoine Vestier

Gabriel-François Doyen d’Antoine Vestier

Joseph-Marie Vien de Joseph Siffred Duplessis

Joseph-Marie Vien de Joseph Siffred Duplessis

Portrait du sculpteur Jean-Baptiste Pigalle de Marie-Suzanne Roslin

Portrait du sculpteur Jean-Baptiste Pigalle de Marie-Suzanne Roslin

Hubert Robert d'Elisabeth-Louise Vigée-Le Brun

Hubert Robert d’Elisabeth-Louise Vigée-Le Brun

Jamais une tâche, jamais un éclat de marbre, jamais une trace de poussière. Alors le Jean Goujon représenté par Fragonard ne fait pas exception à la règle. Le sculpteur, sensé être surpris en plein travail, est propre comme un sou neuf. Mais surpris par qui ? En effet Jean Goujon n’est pas seul dans son atelier. Tout d’abord il y a Diane en personne, dont les Arts semblent nous indiquer qu’elle fut une des plus belles femmes de son époque mais dont Fragonard Junior semble se moquer car Madame Poitiers n’est pas vraiment mise en valeur. Le teint est frais, les joues sont roses et la mamelle poitevine, mais un je-ne-sais-quoi dans le regard qui rappelle le baudet du Poitou.

Diane de Poitiers chez Jean Goujon de Alexandre-Evariste Fragonard

Diane de Poitiers chez Jean Goujon de Alexandre-Evariste Fragonard

Et là je crois qu’Alexandre-Evariste est d’une mauvaise foi largement égale à la mienne en raison de la représentation plutôt élogieuse qu’il fait de Goujon et du traitement très quelconque qu’il réserve à la royale maîtresse.

Fontaine de Diane de Jean Goujon

Fontaine de Diane de Jean Goujon

A ses pieds, où plutôt à son bras, le fayot de service dont l’histoire a tout oublié mais dont la maman devait être fier qu’il soit ainsi en tableau au Musée du Louvre (c’est normal, vous seriez en tableau au Musée du Louvre, votre maman serait fière aussi). Je ne m’attarde pas.

Diane de Poitiers chez Jean Goujon de Alexandre-Evariste Fragonard

Diane de Poitiers chez Jean Goujon de Alexandre-Evariste Fragonard

Et la quatrième, ce doit être une sorte de boniche, pardon, une dame de cour. Elle a un regard étrangement tourné vers la cuisse de Jean Goujon, comme si elle était fascinée par le gros truc mis en valeur dans le pantalon moulant évoqué plus haut.

Diane de Poitiers chez Jean Goujon de Alexandre-Evariste Fragonard

Diane de Poitiers chez Jean Goujon de Alexandre-Evariste Fragonard

Vous n’êtes vraiment que des obsédés, en fait elle est fascinée par les mains du sculpteur. C’est beau des mains, mais des mains de sculpteur ce doit être encore plus beau. Vous êtes en contact direct avec la matière, la création. Ne me prenez pas pour un fétichiste quelconque et regardez plutôt le travail de Camille Claudel sur les mains, vous comprendrez. Ou vous ne comprendrez pas mais alors je m’interroge sur le vice qui vous pousse à lire ces billets. Les mains du sculpteur pour la dame de cœur riment avec des rêves troublants de caresses humides, l’envie de faire jaillir d’elle-même le chef d’œuvre qui sommeille. En clair elle se ferait bien buriner.

Diane de Poitiers chez Jean Goujon de Alexandre-Evariste Fragonard

Diane de Poitiers chez Jean Goujon de Alexandre-Evariste Fragonard

N’ayons pas peur de dire qu’Alexandre-Evariste détestait les lévriers, en particulier, et les chiens, en général. Je pense même qu’il a peint l’un des pires clebs du musée. Une bosse de dromadaire, une patte avant gauche beaucoup trop courte au regard de la patte arrière. Des oreilles étranges, un regard mort… Pauvre bête.

Diane de Poitiers chez Jean Goujon de Alexandre-Evariste Fragonard

Diane de Poitiers chez Jean Goujon de Alexandre-Evariste Fragonard

Diane de Poitiers chez Jean Goujon de Alexandre-Evariste Fragonard

Diane de Poitiers chez Jean Goujon de Alexandre-Evariste Fragonard

Mais cela n’explique pas au nom de quoi, il s’est cru obligé de remplacer le lévrier de Goujon par un corniaud ? Les deux chiens ne se ressemblent pas du tout. Fierté, courage, fidélité chez Goujon. Couardise, sieste et tête de con chez Fragonard.

Fontaine de Diane de Jean Goujon

Fontaine de Diane de Jean Goujon

Alors oui j’aime ce tableau pour le fait d’offrir au visiteur, qui sera le chercher, le plaisir de confronter deux œuvres distantes de quelques mètres. Il me fait penser au spécialiste des tableaux du Palais du Louvre au Musée du Louvre : Hubert Robert. Cette invitation à croiser deux regards. J’aime aussi cet hommage de l’élève au maître.

Projet d'aménagement de la Grande Galerie du Louvre de Hubert Robert

Projet d’aménagement de la Grande Galerie du Louvre de Hubert Robert

En fonction des matériaux, des années, des vernis, j’aime regarder au Musée du Louvre la trame de la toile qui ressort ou pas, sous l’œuvre. Là j’aime pouvoir l’admirer de si près que l’on remarque les craquelures du temps. Je peste assez souvent contre les reflets des vitres pour apprécier de ne rien avoir entre la toile et moi quand c’est le cas.

Diane de Poitiers chez Jean Goujon de Alexandre-Evariste Fragonard

Diane de Poitiers chez Jean Goujon de Alexandre-Evariste Fragonard

J’aime enfin que le fils du peintre de l’amour et de la sensualité ait pu rendre si insipide celle qui inspira tous les artistes de son temps. Diane a été représentée magnifique, splendide, tout en charme et en grâce par les artistes de son temps. Et voici un paltoquet quelques siècles après qui peint une femme loin du canon de beauté attendu. Ce n’est pas du cynisme, je pense que  Fragonard n’était pas dépendant financièrement d’Henri II, il pouvait se permettre une certaine liberté avec Diane, la rendant plus ordinaire. Ce que Fragonard peint ce n’est pas Diane, c’est l’artiste en cours de création. Et puis j’aime la sculpture de Goujon mais comme je n’aurais jamais fait un billet complet sur elle, je trouve bien pratique de pouvoir la jumeler avec une autre œuvre. Et si vous ne me croyez pas, venez voir.


Sur le thème de Diane et Jean Goujon au Musée du Louvre :

Jean Goujon montrant à Henri II et Diane de Poitiers le groupe de Diane et du cerf de la Manufacture de Sèvres d'après Claude-Aimé Chenavard

Jean Goujon montrant à Henri II et Diane de Poitiers le groupe de Diane et du cerf de la Manufacture de Sèvres d’après Claude-Aimé Chenavard

Jean Goujon montrant à Henri II et Diane de Poitiers le groupe de Diane et du cerf de la Manufacture de Sèvres d'après Claude-Aimé Chenavard

Jean Goujon montrant à Henri II et Diane de Poitiers le groupe de Diane et du cerf de la Manufacture de Sèvres d’après Claude-Aimé Chenavard

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