Majordome Kéki

Au Louvre, j’aime le Majordome Kéki. Et oui, étranglez-vous fidèles lecteurs qui me voyez perdu dans les salles égyptiennes du musée. Et oui, sur ce blog dédié à mes pièces de choix, j’ai réussi à coller une statue venue d’Égypte. Et non, je ne suis pas malade, ma santé mentale n’est pas dégradée, enfin pas plus que d’habitude.

Majordome Kéki

Majordome Kéki

Si je voulais un peu d’impartialité dans ce blog, chose tellement rare dans mes articles je l’admets, je ne pouvais ignorer la vaste collection constituée dans le delta du Nil et en amont. Je n’aime pas l’Égypte au Louvre pour des raisons pratiques. La constitution de la visite vous oblige à tout voir, pas d’échappatoire possible. Tel le Nil dans son lit vous êtes obligés d’aller jusqu’au delta. Et puis ça monte, ça descend, ça remonte pour redescendre un peu plus loin. Je pense aussi aux lecteurs âgés.

Majordome Kéki

Majordome Kéki

Déjà je faisais un énorme effort avec l’église de Baouit : parler d’église et d’Égypte c’était pour moi la double-peine. Mais l’église de Baouit, cela ne correspond pas tout à fait à ce que vous, lecteurs, étiez en mesure d’attendre quand on parle d’art égyptien. J’ai donc cherché dans les vitrines de statues et les statues en vitrines, quelque chose qui attire mon œil, qui fasse palpiter mon petit cœur de railleur. Rien ! Ah ben quand je n’aime pas, je n’aime pas. Je ne vais pas me forcer en plus.

J’ai alors inversé le problème : En qualité d’Amis du Louvre, le musée me demande d’héberger une œuvre chez moi afin de protéger cette dernière de l’avancée de quelque armée étrangère, bien décidée à détruire les collections (c’est hypothétique, ne vous ruez pas pour faire provision de sucre). Ainsi, par un petit matin froid (alors petit matin froid c’est pour le côté mélodramatique. Rien n’interdit une invasion en plein mois de juillet), avec des milliers d’autres Amis du Louvre, me voilà venant prendre possession de l’œuvre dont je n’ai que la garde, me reprécise-t-on à l’accueil. La répartition est étrange, puisque l’on prend l’ordre alphabétique des personnes face à l’ordre chronologique des œuvres. Je me retrouve donc à devoir choisir dans les salles égyptiennes la pièce que mon patriotisme artistique s’engage à conserver et défendre contre ces féroces soldats qui ne font rien qu’à faire mugir les vaches dans nos campagnes. Que me suis-je nommé Mariot ou Sariot pour repartir avec une Chardin ? Mon nom ne m’offrait que les antiquités égyptiennes

Le scribe accroupi

Le scribe accroupi

J’abandonne l’idée d’héberger des sphinx et autres Horus de quatre mètres de haut. J’exclus les momies dont certaines me font vraiment trop penser à un repas de famille. Je blackboule les ustensiles de cuisine et autres pièces de ferrailles propices à me refiler un tétanos vieux de centaines d’années (Du haut de cette épingle à cheveux, quarante siècles de microbes vous contemplent). Il me reste donc les scribes. Mais des scribes, il y en a par paquet de douze au Louvre. Difficile de faire son choix sur celui qui trônera dans mon salon entre la Playstation et la table basse, en attendant la fin de la guerre et que le sang impur ait fini d’abreuver les sillons. C’est ainsi que j’ai arrêté mon vœux sur le Majordome Kéki.

Majordome Kéki

Majordome Kéki

D’abord parce qu’il mesure soixante-dix centimètres, en calcaire, donc pas trop lourd, ni encombrant. Ensuite parce qu’il ne s’agit pas d’un scribe mais d’un majordome justement. Enfin parce qu’il a plus une tête de crooner de bal-pop sicilien que de majordome. Pour moi le majordome c’est Jeeves : Reginald Jeeves, le personnage des romans de P.G. Wodehouse. Redingote, gants perle, discrétion britannique et humour anglais. Kéki est relativement loin de l’idée commune que l’on peut avoir de Jeeves.

IMG_20150119_214726Qu’est-ce qu’à bien pu faire Kéki, majordome en 2 500 avant JC pour être ainsi représenté ? Son seul nom amusant mérite-t-il une statue ? Et plus généralement, pourquoi tant de scribes, de gratte-papiers immortalisés à tout jamais. Généralement en calcaire, pas la plus noble des matières mais il faut quand même du temps pour faire une sculpture, donc pourquoi tant de scribes ?

Le scribe accroupi

Le scribe accroupi

Je comprends que les musées les exposent en masse. En effet un scribe se faisait généralement enterrer avec ses notes. Ils sont donc pour les archéologues et historiens une source inépuisable d’informations précises, concrètes et sérieuses. Un roi c’est un roi, mort il porte peut-être des bagues en or et un joli manteau mais il fournit peu d’information quand vous n’êtes pas orpailleur ou tisserand. Alors qu’un scribe vous racontera la vie concrète à l’époque de ce roi. Moi je veux me faire enterrer avec une clé USB contenant tous mes comptes-rendu de Comité Projet. Pour l’Histoire !

Le Scribe Comedy Club de la Moyenne-Égypte a peut-être été une grande école de stand-up mais dont peu de traces ont traversé l’histoire. Honnêtement vous pouvez me citer une bonne vanne d’un scribe de la Haute-Égypte ? Donc si les conservateurs les poussent en avant, c’est une façon de saluer l’aide qu’ils ont apportée à la compréhension du monde égyptien, aux détails qu’ils ont apporté sur la vie des pharaons et de leur peuple. Mais ceci est l’autre bout de la chaîne et ne permet pas de répondre à la question, pourquoi immortaliser ainsi le moindre grouillot ? Qu’est ce qui permettrait d’expliquer cette multitude sculpturale ? Mes talents de synthèses n’ont jamais poussé un seul client à vouloir faire une sculpture de ma personne. Pas même un simple buste. Certes l’Égypte ancienne est un pays organisé, c’est une façon de rendre hommage à la cheville ouvrière de cette organisation. Mais pourquoi 1 200 ans après n’avons-nous pas gardé un portrait de chaque missus dominici en charge d’organiser l’empire carolingien ? Alors qu’à 4 500 ans d’écart nous avons le moindre scribe qui dessinait des kikis sur ses tablettes pendant les réunions de construction de pyramides ?

Majordome Kéki

Majordome Kéki

Je ne doute pas que la raison de cette multiplication scribale soit donnée sur internet mais mon peu de goût pour l’art égyptien ne me pousse même pas à aller vérifier la réponse. Quel laisser aller ! Et puis cela vous permettra de briller un peu et de mon côté j’aime bien ce flou autour de la réponse. Mais je me perds en conjectures car Kéki n’était même pas scribe mais majordome. Que doit faire un majordome pour être ainsi immortaliser dans la pierre ? Il a sauvé les enfants de son maître de la morsure d’un crocodile lors d’une baignade dans la Nil ? Il a déposé en Helvétie des valises de talents d’or pour son maître ? Il a sauvé les réserves de grain de la famille ? Personne ne sait ce qui vaut à Kéki d’être ainsi immortalisé. Et ne comptez pas sur moi pour trahir son secret.

Le scribe Intef tient un compte de grain

Le scribe Intef tient un compte de grain

A moins que comme au XVIIIème siècle en peinture, la sculpture se soit sérieusement démocratisée en Égypte ? Ceci expliquerait la profusion de scribes. Ils étaient un rouage essentiel de l’administration pharaonique. Mais il n’y a pas que des scribes ou des majordomes au musée, vous avez toutes les classes de la population :

L'inspecteur des scribes Raherka et sa femme Merséank

L’inspecteur des scribes Raherka et sa femme Merséank

Là c’est L’inspecteur des scribes Raherka et sa femme Merséank, bon nous restons toujours dans le monde des scribes, mais pourquoi coller sa femme ? Je n’ai rien contre Merséank mais ce n’est pas Diane non plus.

L'amiral Tchenty

L’amiral Tchenty

Ici c’est L’amiral Tchenty, enfin amiral c’est ce que dit le Louvre. Pas un tatouage d’ancre marine, pas une pipe au bec, pas de barbe fournie, pas un indice et rien prouvant que le grade d’amiral existait au pays de Cléopâtre. Notez que lui est célibataire ou qu’il n’a pas souhaité immortaliser madame. Pourquoi sculpter un amiral ? Je veux dire, la marine égyptienne ce n’est pas non plus ce qui se faisait de mieux à l’époque ?!

Le diplomate Kanéfer et sa femme

Le diplomate Kanéfer et sa femme

Monsieur et madame Kanéfer, diplomate (enfin pour monsieur). C’est d’ailleurs suite à un grave accident qui amputa à jamais le visage et une partie du tronc de Kanéfer que les égyptiens optèrent pour les représentations de côté. Quant à madame Kanéfer, elle passe ses journées à acheter des boules de chocolat pour les soirées de son ambassadeur de mari.

Ankhoudjès, greffier du palais et sa femme Tepemnéfret devant leur table d'offrandes

Ankhoudjès, greffier du palais et sa femme Tepemnéfret devant leur table d’offrandes

Ankhoudjès, greffier du palais et sa femme Tepemnéfret devant leur table d’offrandes. Alors on a passé le premier président, le procureur général, les différents juges, maintenant nous en sommes à sculpter les greffiers. Encore trois visites et je suis certain de trouver l’homme de ménage du tribunal d’instance du Caire. Quel prénom donne-t-on dans l’intimité à une femme qui se nomme Tepemnéfret ?

Le chef des bouchers Péhernéfer

Le chef des bouchers Péhernéfer

Et alors le plus What that fuck ! c’est lui : Le chef des bouchers Péhernéfer.  Le Père Dodu cairote, le roi de la chipo sur cette rive du Nil. On peut railler les arts de la table français mais jamais on n’a sculpté François Vatel. En France on sait tenir son rang.

Devant toutes ces sculptures je me suis dit que lors d’une soirée VIP à Louxor il y avait un artiste qui croquait le portrait des invités, en souvenir. Mais les époques ne correspondent pas vraiment. Et même à Louxor, où les mœurs sont plus relâchés on ne se présente pas à une soirée un peu chicosse avec juste un paréo. Ce qui me fascine vraiment c’est cette gamme de la population ainsi représentée et c’est pour conserver le mystère et le plaisir que je ne cherche pas à connaître la réponse. Mais revenons à mon Kéki. Je peux dire mon Kéki, il va passer toute la guerre dans mon salon.

Majordome Kéki

Majordome Kéki

Alors certes Kéki a ses grands yeux de biches du Nil si symptomatiques des représentations de son temps, mais il a surtout ce brushing et ce mouvement des cheveux contraire aux standards égyptiens. Il a cette fine moustache façon Errol Flynn ou Harvey Keitel dans Pulp Fiction, qui n’est pas très fréquente sur les fresques pyramidales. Il a son peigne coincé dans le pagne (je sais bien que ce n’est pas un peigne, mais j’aime l’idée et peigne/pagne dans la même phrase j’aime aussi). En fait il a un côté Zérozérosix sortant de la douche dans L’Odyssée d’Astérix.

Majordome Kéki

Majordome Kéki

Bref, c’est avec lui sous le bras que je rentrais à la maison, dans ma poche mon reçu des Musée Nationaux. Arrivé à la sortie du métro, un SMS du Louvre : « La guerre est finie, merci de rapporter Kéki au guichet 23. » Connerie de guerre éclaire ! 70cm de calcaire ça fait son poids malgré tout. De retour à la maison quand j’ai annoncé que la guerre était finie on m’a juste répondu que j’étais prêt à raconter n’importe quoi pour ne pas parler d’une œuvre égyptienne. Tout le monde connaît mon amour de l’art égyptien, mais moi je m’en fiche, pour l’heure j’ai plus d’appétit qu’un barracuda. C’est que ça donne faim de transporter des statues. Et si vous ne me croyez pas, venez voir.

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