L’adoration des bergers

Au Louvre, j’aime L’adoration des bergers de Charles Le Brun. Alors je préfère vous prévenir tout de suite, ce n’est pas ce tableau dégoulinant de religiosité burlesque qui me plaît, c’est une forme de sadisme des conservateurs dans les choix d’affichage et d’exposition des œuvres.

L'Adoration des bergers de Charles Le BrunAinsi je soupçonne le conservateur des tableaux français du XVIIème siècle d’avoir le rêve secret de prendre la place de son collègue chargé du XVIIIème siècle. Le XVIIème siècle français il a accepté le poste car c’était ça ou Lens. Alors à tout prendre il se trimbale des Le Brun, des Poussin, des Le Sueur mais rêve en secret de Chardin, de Fragonard, de Boucher ou d’Ingres. Cependant son collègue chargé du XVIIIème se portant comme un charme, pas question de prendre sa place, alors celui du XVIIème se venge sur les tableaux de sa période.

Jean Do en mode copier-coller

Jean Do en mode copier-coller

Pour établir cette conclusion, permettez-moi de revenir sur un constat. Tout le monde n’est pas toujours très inspiré. Et dans ces moments de faiblesse, il est tentant de se replonger dans d’anciennes esquisses pour terminer rapidement une toile à livrer. Et puis on ne peut être accusé de plagiait quand on refait sa propre œuvre. De tous temps les œuvres ont voyagé, une toile part dans les Flandres, l’autre dans les Pouilles, peu de chance qu’elles se recroisent un jour pouvait penser l’artiste des siècles passés. Comme il faut des semaines pour faire la route, peu de chance encore qu’un spectateur scrupuleux ne remarque la pale copie. L’artiste des siècles passés ne pouvait se douter que son œuvre donnerait lieu à des rétrospectives futures.Mais voilà que les musées rassemblent, accumulent, trient ; et un tableau splendide, perd de sa dite splendeur entouré de 5 autres copies du même artiste. Son talent s’estompe devant les répétitions systématiques. Prenons l’exemple de Rembrandt. Je l’ai moqueusement surnommé Monsieur Selfie. Mais c’est pire que ça. C’est un souci d’égo, un problème avec sa maman pas réglé dans la prime enfance pour se peindre autant ou bien un terrible manque d’inspiration. Entre Portrait de l’artiste tête nue et Rembrandt à la toque sur fond d’architecture, rien, si ce n’est sept ans, ne s’est passé. Oui, les cheveux, peut-être. Mais toujours la même pause, le même trait, le même regard, la même façon de se dessiner. Aucune évolution personnelle dans son art. Aimez ou détestez Picasso mais entre ses périodes on voit sa technique évoluer : Partir d’une précision presque maniérée pour arriver à un simple trait épuré. Chez Rembrandt, rien du tout. Rembrandt un jour, Rembrandt toujours.

Portrait de l'artiste tête nue de Harmensz van Rijn Rembrandt

Portrait de l’artiste tête nue de Harmensz van Rijn Rembrandt

Rembrandt à la toque sur fond d'architecture de Rembrandt Harmenszoon van Rijn

Rembrandt à la toque sur fond d’architecture de Rembrandt Harmenszoon van Rijn

Paul de Vos, même chose me direz-vous. En effet si vous regarder le lion à droite du tableau est exactement le même que l’on retrouve au deuxième plan dans le second tableau. Et la comparaison pourrait être identique pour le cheval sur la gauche. A un détail, le premier tableau Le paradis terrestre est bien de Paul de Vos, le second L’entrée des animaux dans l’arche de Noé avant le Déluge est d’après Paul de Vos.

Le paradis terrestre de Paul de Vos

Le paradis terrestre de Paul de Vos

L'entrée des animaux dans l'arche de Noé avant le Déluge d'après Paul de Vos

L’entrée des animaux dans l’arche de Noé avant le Déluge d’après Paul de Vos

Alors vous tentez de me prendre en faute afin de défendre Rembrandt, vous voilà qui stationnez devant cette esquisse du Radeau de la Méduse de Théodore Géricault. Sachez que l’on ne touche pas à Géricault. Et que d’autre part il ne s’agit pas d’un vulgaire copier-coller. Dès le titre nous savons qu’il s’agit d’une esquisse. D’un document de travail que Géricault à utiliser pour son œuvre finale. Il appartient éventuellement au Musée du Louvre de s’interroger sur le fait d’accrocher Ceci permet au visiteur malin qui ne veut pas se perdre dans la foule de l’aile Denon, de trouver quiétude et silence au deuxième étage.

Esquisse du Radeau de la Méduse de Théodore Géricault

Esquisse du Radeau de la Méduse de Théodore Géricault

Esquisse du Radeau de la Méduse de Théodore Géricault

Esquisse du Radeau de la Méduse de Théodore Géricault

Pour Rembrandt ou Le Brun, le problème tient à un affichage en double dans la même salle. Certaines salles du Louvre sont assez vastes pour que la double ou triple exposition d’un peintre monomaniaque ne se remarque pas, ce n’est pas leur cas. Le Brun et Rembrandt disposent au Louvre d’un vaste catalogue techniquement réparti sur plusieurs salles. Pourquoi placer ces doublons artistiques côte-à-côte ?

Charles Le Brun de Nicolas de Largillierre

Charles Le Brun de Nicolas de Largillierre

Le voilà Charles Le Brun, il est à Louis XVI ce que David fut à Napoléon : un lèche-boules. Et comme je sais mille personnes qui les défendront j’ai encore plus de plaisir à les étriller pour, au contraire, mettre en avant des peintres moins fayots. Un artiste qui passe plus de temps à poser qu’à peindre ce n’est pas un artiste, c’est de la comm’ et cela vaut aussi pour toi Rembrandt. Donc voilà notre notre Charlie qui peint L’adoration des bergers :

L'Adoration des bergers de Charles Le Brun

L’Adoration des bergers de Charles Le Brun

Et la même année, on ne peut donc pas parler d’une longue évolution dans sa maturation artistique, il peint L’adoration des bergers :

L'Adoration des bergers de Charles Le Brun

L’Adoration des bergers de Charles Le Brun

Et là vous allez m’accuser de chipoter. Je vous connais alors voici une superposition des œuvres en guise d’ultime argument :

L'adoration des bergers de Charles Le Brun

L’Adoration des bergers de Charles Le Brun

Si ce n’est pas du foutage de gueule je ne m’y connais pas. Dans les deux scènes on retrouve le berger rampant, la femme avec son panier et son enfant dans les bras :

L'Adoration des bergers de Charles Le Brun

L’Adoration des bergers de Charles Le Brun

La madame au premier plan à gauche des deux toiles avec son minot caché derrière son genou :

L'Adoration des bergers de Charles Le Brun

L’Adoration des bergers de Charles Le Brun

A part la tête de l’âne Joseph, pardon, de l’âne et de Joseph, il s’agit d’un pur copier-coller. Un Ctrl+C – Crtl+V pictural. Et comme la seconde toile est un peu plus grande et qu’il y avait du vide il est venu coller des paquets d’anges comme d’autres dessinent des nuages :

L'Adoration des bergers de Charles Le Brun

L’Adoration des bergers de Charles Le Brun

Et pour être certain de ne pas être taxé d’incitateur à des mœurs débauchés, il règle définitivement le sort au sexe des anges en n’en peignant que des têtes. C’est glauque, on dirait une entrée de village givaro :

L'Adoration des bergers de Charles Le Brun

L’Adoration des bergers de Charles Le Brun

A ce stade du billet vous devez trouver ma colère contre Charles Le Brun bien exagérée, je m’en fiche. Je ne vais pas m’extasier devant un mec qui ne sait pas peindre les pupilles et transforme les yeux en de vulgaires points noirs, en plus il fait du Poussin. Copier ses propres œuvres ne lui suffit pas, il faut aussi qu’il copie les yeux des autres.

L'Adoration des bergers de Charles Le Brun

L’Adoration des bergers de Charles Le Brun

Maintenant souvenez-vous de mon conservateur imaginaire évoqué dans mes propos liminaires. Et bien lui non plus ne doit pas aimer Le Brun. Car au lieu d’exposer ces deux tableaux dans la même salle (en raison de travaux) mais à bonne distance, il les a collé cadre à cadre. Honnêtement des Adoration des bergers, le Louvre en a une ribambelle, on les voit sans les voir. Mais les placer côte-à-côte c’est terrible. Le grand Charles Le Brun passe pour un pisse-tableau de seconde zone, un artiste sans imagination. Surtout que la salle est grande et coupée en deux par une cloison. Un devant, un derrière et le tour était joué.

Les Adorations des bergers de Charles Le Brun

Les Adorations des bergers de Charles Le Brun

Je crois que je peux pardonner à Charles Le Brun d’obéir aux puissants de son temps. Par contre je ne lui pardonne pas sa servilité. Le premier tableau a été peint pour Louis XIV. Pendant qu’il barbouillait sa toile, madame Le Brun passait de temps en temps dans l’atelier lui proposer un truc à grignoter, une petite laine, etc. Madame Le Brun adorait cette adoration des bergers. Pensez-vous que Charles Le Brun dit à Louis XIV : « Dis donc Loulou, l’Adoration que t’avais commandé, j’ai bobone qui le kiffe, alors je vais le garder et à la place je te propose une Vierge à l’Enfant. Et si t’es pas content c’est pareil ! » Au lieu de cela il courut à Versailles donner son tableau au roi. Puis il rejoignit sa femme pour lui dire : « Dis donc bibiche, l’Adoration, j’avais le roi qui la kiffait. Alors comme l’Etat c’est lui et le tas c’est toi, je l’ai filé à Loulou. A la place je te propose une Vierge à l’Enfant. Et si t’es pas content c’est pareil ! » Bibiche Le Brun pleura beaucoup et comme Charly n’était pas un monstre il lui en fit une copie plus petite. Faire une mauvaise copie pour sa chérie, c’est nul. C’est un truc de lèche-boule.

Charles Le Brun de Nicolas de Largillierre

Charles Le Brun de Nicolas de Largillierre

Bref, je ne sais si mon conservateur récupérera un jour la charge de Conservateur du XVIIIème siècle Peinture française, mais son exposition n’a pas mis en valeur le gribouilleur attitré de Louis XIV. En plus comment accorder un tel crédit à un monsieur qui porte des mules rouges à la maison ? Ce n’est pas que laid, c’est aussi ridicule et cela doit glisser sur les parquets. J’admettrais volontiers que Bibiche Le Brun ne cire plus les parquets après un tel coup de son mari. Et si vous ne me croyez pas, venez voir.


Sur le thème des bergers dans les étables au Musée du Louvre :

L'adoration des bergers de Jacob Jordaens

L’adoration des bergers de Jacob Jordaens

L'adoration des bergers de Maître HE

L’adoration des bergers de Maître HE

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