La porcelaine de Saint-Porchaire

Au Louvre j’aime la porcelaine de Saint-Porchaire. Rien que d’écrire cette phrase j’imagine les ricanements et railleries des lecteurs. Que je puisse avoir l’acidité du vitriol, le tranchant de l’acier de Solingen et m’émouvoir pour de la porcelaine doit provoquer quelques rires moqueurs en cascade. J’aime aussi l’idée que la communauté des personnes intéressées par ces porcelaines se retrouve sur ce blog, car nous ne devons pas être bien nombreux.

Ateliers de Saint-Porchaire. Terre kaolinique à glaçure plombifère, décor estampéPourtant je suis vraiment émerveillé par la finesse du travail réalisé. Mais ce qui m’émerveille plus encore c’est l’exception artistique que les ateliers de Saint-Porchaire constituèrent dans l’histoire de l’art. Comment se figurer l’histoire de l’art ? Est-ce une ligne de base de laquelle partent une multitude de sous-lignes, chacune préfigurant un mouvement artistique ? Est-ce une multitude de genres qui convergent un temps pour accoucher d’une seule œuvre ? Je crois que la meilleur image pour définir l’histoire de l’art c’est une cotte de maille. Tout est lié. Tout se tient. Pas de David sans la Grèce antique. Pas de David sans les scènes de Poussin. Pas de David sans les lèches-culs des artistes à la solde de Louis XIV. Il en va de même avec la musique, l’écriture. Tous les arts ne sont que le fruit des arts plus anciens. Et tous les arts se nourrissent les uns des autres.

La porcelaine de Saint-Porchaire

La porcelaine de Saint-Porchaire

Ateliers de Saint-Porchaire. Terre kaolinique à glaçure plombifère, décor estampéAu milieu de ces milliers d’anneaux qui s’entre-croisent et se tiennent sur la cotte, il en est qui constituent des exceptions. Si la porcelaine de Saint-Porchaire peut, sans difficulté justifier son origine : Les arts de la table français, la tradition de la porcelaine ; cette production se limita dans le temps (1520-1540) pour une soixante de pièces encore en circulation aujourd’hui. Avant rien, après rien. Depuis la seconde guerre mondiale (grande époque pendant laquelle les allemands tentèrent d’inventorier au maximum les œuvres européennes) aucune nouvelle pièce n’est apparue. J’avoue aimer plus encore une œuvre quand une part de mystère plane au-dessus.

Ateliers de Saint-Porchaire. Terre kaolinique à glaçure plombifère, décor estampéJe préfère avertir de suite je ne pense pas que :
– La porcelaine de Saint-Porchaire soit la preuve des extra-terrestres ;
– La porcelaine de Saint-Porchaire soit la matérialisation des voyages dans le temps ;
– La porcelaine de Saint-Porchaire soit l’œuvre des Illuminati/francs-maçons/etc ;
– La porcelaine de Saint-Porchaire soit l’assassin de Kennedy ;

La porcelaine de Saint-Porchaire apparut, fut et mourut. Tellement humaine avec ça.

Ateliers de Saint-Porchaire. Terre kaolinique à glaçure plombifère, décor estampéCar le mystère est entier pour cette porcelaine. Avant on la nommait Faïence d’Henri II, car beaucoup de pièces portent le monogramme royal. C’est à la fin du XIXème siècle, qu’elle a été liée à Saint-Porchaire, banlieue de Bressuire dans le Poitou sur la base d’un poète local qui en 1566 parlait des faïences de Saint-Porchaire. J’aime l’idée du poète visitant à une brocante à Saint-Porchaire et ayant écrit à un copain : « la vache il y avait un paquet de faïences à Saint-Porchaire mais au final on a quand même réussit à trouver un vélo pour le petit. La semaine prochaine on va à Bressuire, il y a brocante et loto avec un mouton à gagner. » Bon j’admets que je ne suis pas poète, il l’a peut-être écrit en alexandrin : « dans la petite brocante de Saint-Porchaire / entre les pots, les brocs et les assiettes / nous trouvâmes un vélo, bonne mère, / un bibelot et un appareil à raclette / Dimanche à Bressuire on fera bonne chair… » Voilà peut-être comment cet art inconnu a été géolocalisé dans le Poitou. C’est magnifique !

Ateliers de Saint-Porchaire. Terre kaolinique à glaçure plombifère, décor estampéJe n’ai rien contre les artistes poitevins, mais comment une telle finesse d’exécution a pu apparaître un jour et disparaître de la même façon sans laisser de trace, cela me fascine. Imaginons un artiste de la Renaissance italienne en fuite, poursuivit par quelques maris jaloux ou spadassins papistes qu’il aurait offensé. Traversant les alpes pour gagner sa liberté, mais traqué à Paris où des pigeons voyageurs ont anticipé sa venue. Notre artiste prendrait alors la décision de se mettre au vert en se cachant dans le fin fond du Poitou. Pas Poitiers, trop swag. Pas Bressuire, trop hype, non la banlieue de Bressuire : Saint-Porchaire. Bon d’accord c’est un peu là loose, le mec vient de Rome je vous rappelle, la Ville éternelle et il se retrouve à Saint-Porchaire. Je le redis, je n’ai rien contre les Saint-Porcherois et les Saint-Porcheroises, j’essaie de comprendre.

Ateliers de Saint-Porchaire. Terre kaolinique à glaçure plombifère, décor estampéLà l’artiste pourchassé attend une grâce, une amnistie en faisant ce qu’il sait faire de mieux : la faïence en terre kaolinique à glaçure plombifère, à décor estampé. Et ça sur la devanture d’un atelier, même à Saint-Porchaire ça claque sa race, comme on dit en poitevin. Pendant vingt ans il vit correctement, se fait oublier et un hiver il finit mangé par les loups dans les bois. Emportant dans la gueule des canidés ses secrets. J’aime cette explication de la faïence en terre kaolinique à Saint-Porchaire. Parce que je le redis je ne sais pourquoi ce fut là un jour et disparut le lendemain.Ateliers de Saint-Porchaire. Terre kaolinique à glaçure plombifère, décor estampé

Le kaolin c’est de l’argile qui sert à la confection de la porcelaine. Bizarrement si on trouve des carrières de kaolin à Plœmeur, Berrien, Échassières, Saint-Yrieix, Larnage ou Rochefort-Samson. Rien à Saint-Porchaire, mais je me fiche de savoir si cela vient ou pas du Poitou. J’aime, sur ces objets de la table, le travail, le détail, la régularité dans le décor qui orne les pièces. Exercice : Prenez une feuille et un stylo et dessinez des entrelacements de formes. Regardez le résultat. Bon maintenant imaginez, au vue de vos talents, la difficulté pour effectuer la même opération sur une surface qui n’est pas plane mais courbe comme un col de vase, le dos d’une coupe ou l’arrondi d’une carafe. Dans la porcelaine de Saint-Porchaire tout est parfaitement symétrique. Tout est majestueux comme des mosaïques arabes. La répétition crée une sorte de tourbillon visuel, de perte des repères, d’enivrement des yeux.

Ateliers de Saint-Porchaire. Terre kaolinique à glaçure plombifère, décor estampéVoilà pour ma part une première source d’admiration : La qualité du travail fournit pour décorer les objets, la finesse de chaque trait, car la plus haute des pièces doit mesurer vingt centimètres. C’est un travail de chirurgien de réussir une telle prouesse de peinture par la suite. Surtout si l’on compare avec le style pictural de l’époque.

Atelier de Daniel OllivierFaïenceAiguière en émail peint sur cuivreDevrais-je vous demander de chercher l’intrus ? Il y a une autre source de joie dans ces objets, que je devine sans pouvoir être certain de ce que je vais affirmer. Les objets sont dans des vitrines donc impossibles à toucher. Mais j’imagine que la porcelaine avec sa glaçure plombifère doit ressembler à la matière des œuvres en pierre de savon. Quelque chose de très doux, un peu froid comme de la porcelaine mais extrêmement agréable au toucher. On doit ressentir sous la pulpe des doigts chaque décoration en plomb. Le kaolin a une douceur extrême, cela doit ressembler à la peau d’une femme.

Ateliers de Saint-Porchaire. Terre kaolinique à glaçure plombifère, décor estampéC’est bizarre, je l’admets, mais j’aime l’idée d’être ému par une matière plaisante à caresser, par un graphisme envoutant à regarder. Par contre j’aimerai comprendre un jour ce que ce foutu artiste fichait à Saint-Porchaire. Et si vous ne me croyez pas, venez voir.


Sur le thème de l’enivrement visuel au Musée du Louvre :

Cruche en forme de tonneau

Cruche en forme de tonneau

Vantaux de porte en bois de padouk et de rose

Vantaux de porte en bois de padouk et de rose

Corne à poudre à tête d'éléphant

Corne à poudre à tête d’éléphant

Structure d'un mur de céramique - Empire ottoman

Structure d’un mur de céramique – Empire ottoman

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