Jacques Louis David

Au Louvre, j’aime comprendre pourquoi je n’aime pas Jacques-Louis David. Pendant des années je me suis obstiné à dire : « David, c’est de la merde ! » ou parfois, plus modéré : « David, c’est vraiment de la merde ! » et cela ne tenait pas uniquement à un anti-bonapartisme primaire de ma part. Mais je n’arrivais pas à dépasser mes fulgurances de critique artistique et à justifier ces dernières.

Portrait de l'artiste de Jacques-Louis David

Portrait de l’artiste de Jacques-Louis David

Alors certes, le côté chouchou de l’Empereur ne faisait rien pour accorder au peintre une once de mon estime, mais quand même ! Il y a d’autres peintres qui furent attachés à des rois sans provoquer chez moi une répulsion semblable à celle de David. A l’inverse, si David n’avait pas été à la botte de Naboléon, aurais-je eu de l’estime pour sa peinture ? Je pense que la réponse serait malgré tout négative.

Sacre de l'empereur Napoléon Ier et couronnement de l'impératrice Joséphine dans la cathédrale Notre-Dame de Paris, le 2 décembre 1804 de Jacques-Louis David

Sacre de l’empereur Napoléon Ier et couronnement de l’impératrice Joséphine dans la cathédrale Notre-Dame de Paris, le 2 décembre 1804 de Jacques-Louis David

J’ai toujours trouvé très péremptoire le côté je me glisse sur le tableau du Sacre (alors quand je dirais le Sacre, il faut comprendre qu’il s’agit du tableau mais son nom complet est trop long : Sacre de l’empereur Napoléon Ier et couronnement de l’impératrice Joséphine dans la cathédrale Notre-Dame de Paris, le 2 décembre 1804, donc je raccourcis). Les clins d’œil sont les premiers à me faire sourire habituellement et le caméo pictural, façon Hitchcock, ne mériterait pas de rejeter en bloc tout David.

En regardant les visiteurs du Louvre j’ai constaté une fascination pour le Sacre. Naboléon, le Louvre, la peinture française, tout le guide du routard de Paris en une seule œuvre, il manque une baguette et une table de bistrot avec deux cafés sur une nappe vichy pour la vision idyllique du Paris rêvé. Et voilà, les visiteurs ne se cantonnant qu’à la Grande Galerie et ses voisines parallèles n’ont qu’une vision parcellaire de la peinture française. Mais si maintenant je reprends le fil chronologique de la peinture française au Louvre : Le Sueur, Champaigne, Le Brun, Poussin, Chardin, Fragonard pour arriver à David et ses suiveurs, je comprends d’où me vient cette réaction épidermique à son travail que je ressentais déjà, avant, sans pouvoir l’exprimer.

Les Sabines de Jacques-Louis David

Les Sabines de Jacques-Louis David

Tout David est dans Poussin, de la construction des tableaux en passant par les formes, les sujets, le traitement, même cette façon de peindre les yeux. David est le fils spirituel de Poussin. Cependant, car s’il y a toujours un mais, il y a aussi parfois un cependant, entre Poussin et David cent ans de peinture vous contemplent. Pendant ces cent années la peinture française quitte les sujets bibliques et mythologiques de Poussin, pour des portraits plus anonymes de bourgeois, pour des poses en extérieur, pour des scènes de genre, pour des mœurs plus légers. Cette légèreté se ressent aussi dans le trait des artistes qui devient plus souple, moins marqué, les formes sont moins délimitées, la distinction se fait par les couleurs, les ombres le trait devient moins délimitant. Bref dans certains tableaux de Watteau, de Fragonard, nous sommes à quelques centimètres de l’Impressionnisme.

Renaud dans la forêt enchantée face au fantôme d'Armide surgi de l'écorce d'un myrte de Jean-Honoré Fragonard

Renaud dans la forêt enchantée face au fantôme d’Armide surgi de l’écorce d’un myrte de Jean-Honoré Fragonard

Pélerinage à l'île de Cythère de Jean-Antoine Watteau

Pélerinage à l’île de Cythère de Jean-Antoine Watteau

C’est alors le cours de l’histoire picturale de tendre vers cet impressionnisme. Mais voilà Jacques-Louis David arrive et donne une forme de coup de frein, doublé d’un virage à 180° à la peinture et à son mouvement naturel. « C’est beau comme l’antique » alors on va en retrouver de l’Antique, des Horaces, des Thermopyles, des scènes de bataille. Retour en force de la Rome antique, l’art romantique patientera. Et comme si cela ne suffisait pas, il va faire école et des dizaines de Gros, d’Ingres, de Gérard, vont continuer son œuvre à la gloire de l’Empereur.

Empereur, on reprend la terminologie romaine et l’art qui l’accompagne, alors peinture devient classique à l’extrême et gare à celui qui n’est pas dans le moule de la David’s School of painting, les portes des salons, des palais, des commandes lui sont closes. Et voici toute une génération de la population sacrifiée lors des batailles de Naboléon. Et voici toute une génération d’artistes sacrifiée à la volonté artistique de David. Je déteste les adjudants qui se prennent pour des empereurs alors je peux encenser des barbouilleurs de comices agricoles qui se prennent pour des génies.

Le Serment des Horaces de Jacques-Louis David

Le Serment des Horaces de Jacques-Louis David

Les Sabines de Jacques-Louis David

Les Sabines de Jacques-Louis David

Léonidas aux Thermopyles de Jacques-Louis David

Léonidas aux Thermopyles de Jacques-Louis David

Une fois l’aigle abattu, tous les pigeons de son entourage volète pour quitter le pays. Delacroix et Chessarieu sont les peintres qui vont vraiment commencer à éloigner leur art du carcan davidien, à utiliser une couleur pour une forme, à rendre compte d’une ambiance, plus que d’un contour. Ils débroussaillent le sentier abandonné qui conduira à l’impressionnisme.

Deux guerriers grecs dansants d'Eugène Delacroix

Deux guerriers grecs dansants d’Eugène Delacroix

Roméo et Juliette de Théodore Chasseriau

Roméo et Juliette de Théodore Chasseriau

Et après ? Après … rien ! Je vous rappelle l’année 1848, barrage graphique qui vous oblige à traverser la Seine pour vous rendre au Musée d’Orsay et ainsi continuer votre visite chronologique. Voilà comment, pour le plaisir du Prince qui se prenait pour César, David a fait perdre plus d’un siècle à la peinture française, la replongeant, contre son mouvement naturel, dans l’époque classique.

Ce seul reproche suffirait à maudire David et faire pâlir l’aura de son étoile au Musée du Louvre, mais il y a aussi le constat que David ça manque de fond. Je ne parle pas de profondeur dans son œuvre, pas la peine que les davidophiles de la première heure me tombent dessus. Je parle de son astuce de bâcler les portraits en supprimant tout fond. « Béotien, c’est pour faire ressortir le personnage représenté. Pour ne pas le perdre dans un paysage futile », « Vous avez raison, David, à la lanterne, en plus il ne finit ses portrait qu’au rouleau pour unifier son fond. » Je vous laisse juge. D’abord un portrait classique de Simon Vouet, peintre de la première moitié du XVIIème :

Portrait d'un jeune homme de Simon Vouet

Portrait d’un jeune homme de Simon Vouet

Et maintenant un portrait de David (On ne pas se tromper, la signature occupe le quart supérieur gauche du tableau) :

Pie VII de Jacques-Louis David

Pie VII de Jacques-Louis David

Le peintre flamand peint son portrait dans un riche intérieur qu’il sait parfaitement mettre en valeur. Le peintre italien peint son portrait dans des campagnes toscanes joliment éclairées. Voici une présentation de différents portraits réalisés par des peintres français entre Simon Vouet et Jacques-Louis David :

Portrait de l'artiste de Pierre Mignard

Portrait de l’artiste de Pierre Mignard

Jacques-Bénigne Bossuet de Hyacinthe Rigaud

Jacques-Bénigne Bossuet de Hyacinthe Rigaud

Portrait de Monsieur de Vaucel de Nicolas de Largillièrre

Portrait de Monsieur de Vaucel de Nicolas de Largillièrre

Le portrait de la marquise de Pompadour de Maurice-Quentin Delatour

Le portrait de la marquise de Pompadour de Maurice-Quentin Delatour

Madame de Sorquainville de Jean-Baptiste Perronneau

Madame de Sorquainville de Jean-Baptiste Perronneau

Denis Diderot de Louis-Michel Van Loo

Denis Diderot de Louis-Michel Van Loo

Le jeune dessinateur de Jean Siméon Chardin

Le jeune dessinateur de Jean Siméon Chardin

Portrait d'Anne-Louise Brillon de Jouy, dit autrefois L'Etude de Jean-Honoré Fragonard

Portrait d’Anne-Louise Brillon de Jouy, dit autrefois L’Etude de Jean-Honoré Fragonard

Entre les deux époques nous constatons un appauvrissement du fond mais les personnages conservent toujours au premier plan un petit détail qui les situe, les place en mouvement, les met en situation. En un mot les rend vivants. Chez David, les fonds ne mettent pas en valeur les personnages, ils emplissent de vide la toile, rendant le sujet peint insipide.

Madame Récamier, née Julie, dite Juliette, Bernard de Jacques-Louis David

Madame Récamier, née Julie, dite Juliette, Bernard de Jacques-Louis David

La marquise d'Orvilliers, née Jeanne-Robertine Rilliet de Jacques-Louis David

La marquise d’Orvilliers, née Jeanne-Robertine Rilliet de Jacques-Louis David

Madame Pierre Sériziat, née Emilie Pécoul et un de ses fils, Emile de Jacques-Louis David

Madame Pierre Sériziat, née Emilie Pécoul et un de ses fils, Emile de Jacques-Louis David

D’ailleurs le Louvre ne s’y est pas trompé puis que les moins pires sont exposés autour de la Grande Galerie où la Direction du Musée tente de rassembler le plus de visiteurs au mètre carré. Si par hasard vous vous perdez au second étage je souhaite vous mettre en garde, vous pourriez tomber face à de vraies horreurs. Des chocs visuels prompts à provoquer la nausée. Des alignements de couleurs qui font saigner les yeux. Bref un carnage. Je ne sais pas ce que cette pauvre Madame Charles-Louis Trudaine a fait, ou n’a pas fait à David, mais la vengeance a été terrible.

Madame Charles-Louis Trudaine de Jacques-Louis David

Madame Charles-Louis Trudaine de Jacques-Louis David

Si je me résume : c’est un ver qui rampe, c’est un artiste qui casse le court de l’histoire artistique, c’est un portraitiste assez quelconque, mais surtout David fut un auto-portraitiste orgueilleux, prétentieux et menteur. Comparons ses auto-portraits aux portraits que ses contemporains font de lui :

Portrait de l'artiste de Jacques-Louis David

Portrait de l’artiste de Jacques-Louis David

Et maintenant sculpté par François Rude :

Jacques-Louis David de François Rude

Jacques-Louis David de François Rude

Il n’y a rien qui vous choque ? « En plus d’être méchant et de te moquer du handicap, il ne te viendrait pas à l’idée que cela soit postérieur à la scène du Sacre ? Et pan dans les dents ! » C’est dingue, quand on touche à David, on sent le patriotisme vous remuer les tripes. Sous le Directoire (1795-1799), donc bien avant le Sacre, les journaux royalistes le surnommaient déjà « Grosse-joue ». Je n’insiste nullement sur ce point pour railler le handicap mais plus précisément pour mettre en avant la façon dont il tricha avec son propre portrait.

Visiter les regalia au Louvre et vous découvrirez combien sa représentation de la couronne impériale lors du Sacre est assez éloignée de celle conservée au Musée. Il n’est pas bon, ce n’est pas grave, mais ce n’est pas non plus nécessaire de le porter aux nus.

De multiples visites au Louvre ne m’ont pas réconcilié avec Jacques-Louis David. Mais elles m’ont permis de comprendre pourquoi je ne l’aimais pas. Et le plus drôle c’est que ne connaissant rien à l’art, mon explication est peut-être totalement à côté de la réalité picturale. Mais elle me plaît et je l’offre au prochain thésard qui voudra porter l’estocade sur le néo-classicisme. Et si vous ne me croyez pas, venez voir.


Ce n’est pas bien de se moquer mais essayez de mettre une bille dans votre bouche et de prononcer : Bélisaire demandant l’aumône, Portrait du comte Stanislas Potocki, Le Serment des Horaces, La Mort de Socrate, Le Sacre de Napoléon, Bonaparte franchissant le Grand-Saint-Bernard, Léonidas aux Thermopyles, Le Serment du jeu de paume… Ce devait être marrant quand David déclinait son pédigrée.

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