Les fenêtres hollandaises

Au Louvre, j’aime Les fenêtres hollandaises, ou comment tenter en quelques signes de décrire une réalité géographique, d’évoquer une hypothèse de travail, de décrire la peinture bataves et ses spécificités ; tout en mélangeant allégrement École des Flandres et École du Nord pour faciliter ma démonstration et justifier ma passion pour les peintres septentrions.

L'Alchimiste de Thomas Wyck

L’Alchimiste de Thomas Wyck

Les Pays Bas sont au nord (jusque-là je ne pense m’attirer que les foudres des géographes scandinaves, je parle du nord de la France), le climat quoi que toujours continental subit aussi l’influence de la mer du Nord qui se traduit par des ciels agités, un temps variable et des précipitations demain en fin de soirée sur tout le nord d’une zone allant de Rotterdam à Hambourg. Donc le peintre batave qui veut traduire en peinture les cieux sous ses yeux les dépeindra souvent comme si bas et si gris qu’un canal s’est pendu. Un ciel plombé, une chape qui recouvre le pays.

Deux grandes barques à voiles sur un fleuve et bestiaux près de la rive de Jan van Goyen

Deux grandes barques à voiles sur un fleuve et bestiaux près de la rive de Jan van Goyen

Pour éviter le grain qui peut lui tomber sur le coin du chevalet toutes les vingt minutes, le peintre reste donc dans son atelier où il reproduit ce qu’il veut. Et c’est ainsi que la peinture flamande va rendre compte à merveille des intérieures, des tables, des plats, des couverts, des menus. Au chaud, ou tout du moins protégé de la pluie, le peintre peut prendre son temps pour détailler chaque ciselure d’argent d’un gobelet, chaque peau de fruit, chaque reflet sur une teinture.

Fin de collation, dit aussi Un dessert de Willem Claesz Heda

Fin de collation, dit aussi Un dessert de Willem Claesz Heda

Fruits et riche vaisselle sur une table de Jan Davidsz de Heem

Fruits et riche vaisselle sur une table de Jan Davidsz de Heem

Le peintre dans son atelier peut aussi déployer son talent pour le portrait où son sens du détail va exceller dans le rendu d’une étoffe, le mouvement d’un habit, les ondulations d’une fraise, la surpiqure damassée d’une tunique, la reproduction des bijoux. Ce n’est pas un hasard si les peintres hollandais sont devenus de splendides portraitistes. A contrario s’il avait fait beau, ils auraient préféré peindre des bords de mer au soleil couchant que des bourgeois ventripotents.

Autoportrait à l'âge de 36 ans de Nicolaes Elias, dit Pickenoy

Autoportrait à l’âge de 36 ans de Nicolaes Elias, dit Pickenoy

Le joueur de trompette sur fond de festin de Gerard Dou

Le joueur de trompette sur fond de festin de Gerard Dou

Portrait de l'artiste à la toque et à la chaïne d'or de Rembrandt Harmensz van Rijn

Portrait de l’artiste à la toque et à la chaïne d’or de Rembrandt Harmensz van Rijn

Portrait de l'artiste d'Albrecht Dürer

Portrait de l’artiste d’Albrecht Dürer

Les peintres hollandais deviennent donc les champions de la peinture d’intérieure. Et je vous vois étonnés « comment se fait-il qu’un peintre hollandais n’ait pas eu l’idée de mettre le nez dehors ? » Cela leur arrivait bien entendu. Mais cette région fut aussi en proie aux guerres incessantes entre la France et l’Espagne.

Pillage d'un village, dit aussi L'incendie de Wommelgen près d'Anvers en 1589 de Sebastiaen Vrancx

Pillage d’un village, dit aussi L’incendie de Wommelgen près d’Anvers en 1589 de Sebastiaen Vrancx

Donc en résumé quand ce n’est pas la pluie qui tombe, le vent qui souffle, c’est un tercio espagnol ou une charge de cavalerie française qui déboule sur la population indigène. Ainsi les peintres, comme le reste de la population, préfèrent se replier dans leurs demeures. D’ailleurs à rester chez eux, on comprendra le goût particulier du Nord de l’Europe pour l’intérieur cosy et le design des meubles (sièges, canapés, tables basses, bibliothèques).

Une maison à Delft ou Femme préparant des légumes dans la pièce arrière d’une maison hollandaise de Pieter de Hooch

Philosophe au livre ouvert ou La philosophe en méditation de Salomon Koninck

Philosophe au livre ouvert ou La philosophe en méditation de Salomon Koninck

La lecture de la Bible ou Anne et Tobie de Gerard Dou

La lecture de la Bible ou Anne et Tobie de Gerard Dou

Scène d'intérieur avec femme allaitant son enfant et homme accoudé à une fenêtre de Egbert van Heemskerck

Scène d’intérieur avec femme allaitant son enfant et homme accoudé à une fenêtre de Egbert van Heemskerck

Un savant dans son cabinet avec leçon de vanité de Jacob van Spreeuween

Un savant dans son cabinet avec leçon de vanité de Jacob van Spreeuween

Après avoir démontré comment géographique et pluviométrie impactent la peinture hollandaise au point d’en faire une spécificité, voici mon hypothèse dans la construction des tableaux hollandais (oui, enfin flamand, Nord de l’Europe, Pays Bas, etc). Avant que l’Amicale des Conservateurs d’Art Flamand ne vienne me démolir la figure, je précise que cette hypothèse n’est basée que sur une observation personnelle et ne possède que la rigueur du jean-foutre qui caractérise mes analyses de tableaux. Ces précautions prises, je peux à présent raconter n’importe quoi. Mon hypothèse est que devant la piètre qualité de leurs cieux, les peintres hollandais ont modifié le ratio. Oui nous allons parler mathématiques et art.

Femme plumant une volaille d'Henri Leys

Femme plumant une volaille d’Henri Leys

Prenez le classique Poussin et découpez ses œuvres en deux dans la largueur (au sens figuré). Vous avez une moitié pour le ciel et une moitié à peu près égale pour la terre. Donc chez Poussin, il place le Spirituel (la Foi, le ciel) au même niveau que le Temporel (le pouvoir royale, la terre). Voici l’exemple typique du peintre qui sous Louis XIV vit entre Paris et Rome.

Et in Arcadia ego de Nicolas Poussin

Et in Arcadia ego de Nicolas Poussin

Prenez la peinture italienne et découpez les œuvres dans l’horizontalité (là encore c’est du figuré). Le ratio est différent. Deux tiers pour le ciel, un tiers pour la terre. C’est l’Italie, il fait beau, le ciel est dégagé. Dans le pire des cas on glisse un vallon, une colline, une oliveraie ou une rangée de pins pour garnir le fond du tableau quand c’est trop vide. Accessoirement cette place plus importante faite au ciel c’est la sublimation de la Foi. L’Italie c’est aussi le pays des papes, des tableaux de madones, de saints et autres crucifixions. Cela diminue l’importance du temporel au profit du spirituel. La vieille lutte entre Guelfes et Gibelins traduite en peinture (Promis je n’entre pas dans le détail des Guelfes et Gibelins mais c’est passionnant).

Le Môle, vu du bassin de San Mardo d'Antonio Canal, dit Canaletto

Le Môle, vu du bassin de San Mardo d’Antonio Canal, dit Canaletto

Prenez maintenant la peinture hollandaise et découpez les œuvres dans l’horizontalité (cela reste encore et toujours du figuré). Le ratio est semblable : 2/3 – 1/3. Mais le sens a changé. Deux tiers pour la terre, un tiers pour le ciel. Cieux gris, pas de montagne, ni de colline ; pays de parpaillots, on ne met pas en avant le ciel mais les personnes. On ne rachète pas son âme au ciel mais par ses actions sur terre. Voici comment en recentrant leurs peintures sur les gens, va naître une spécificité de la peinture hollandaise : Les gens. Tous les gens, des paysans de Bruegel, des volaillères de Dou, des chimistes de van Mieris. La peinture hollandaise ne représente pas que les puissants, elle est la spécialiste des plus humbles. Et à ce stade je n’ai toujours pas dit un seul mot sur la fenêtre hollandaise.

La tentation de Saint Antoine de Pieter Huys

La tentation de Saint Antoine de Pieter Huys

Donc à la grande époque flamande (mais à la petite, c’était vrai aussi), la fenêtre est le seul moyen de laisser entrer un peu de lumière dans une demeure. C’est pour un peintre un besoin primordial pour éclairer ses scènes, ses personnages, ses compositions, son atelier. A trop abuser de la contemplation de la peinture du Nord, on a vite le sentiment que la population passait son temps aux croisés à regarder des rues remplies de pluie, de tercios espagnols et de cavaliers français. Parfois quand les guerres s’éloignaient et que le soleil revenait, tous les peintres hollandais sortaient leur chevalet. Mais en raison des nuages et des accords de paix il fallait pouvoir rapidement plier bagage. Donc les peintres se contentaient de se mettre sur le trottoir devant chez eux pour mieux peindre les alentours.

Marchands de poisson à leur étal de Frans Snyders

Marchands de poisson à leur étal de Frans Snyders

Pourquoi peindre une fenêtre plus qu’une rue ou une place. D’abord il y a des peintures de rues et de places. Mais j’aime le goût dans la peinture du Nord pour la fenêtre. Car la fenêtre en soit c’est déjà particulier, un cadre rectangulaire, une personne qui vous regarde. Comme le cadre rectangulaire du tableau que vous regardez. C’est une mise en perspective, qui regarde qui ? Qui est le sujet ? Qui est le visiteur ? Une fenêtre c’est une façon de voir un intérieur sans y pénétrer. C’est la grande différence de la porte qui invite à être poussée pour entrer. La fenêtre met une distance, tout en invitant le promeneur à glisser un coup d’œil. Voyeur malgré lui. Mais la fenêtre réduit aussi votre champ de vision, c’est un bout d’intérieur qui s’offre à vous, mais ce n’est qu’un bout.

Femme accrochant un coq à sa fenêtre, dit aussi La ménagère hollandaise de Gerard Dou

Femme accrochant un coq à sa fenêtre, dit aussi La ménagère hollandaise de Gerard Dou

La marchande de poisson de Eglon Hendrick can der Neer

La marchande de poisson de Eglon Hendrick can der Neer

Jeune fille à la fenêtre de Jan Victors

Jeune fille à la fenêtre de Jan Victors

Le marchand de gibier, dit aussi Le rôtisseur de Willem van Mieris

Le marchand de gibier, dit aussi Le rôtisseur de Willem van Mieris

La lecture de la gazette d'Adriaen van Ostade

La lecture de la gazette d’Adriaen van Ostade

L'apothicaire, dit aussi Le chimiste de Gabriel Metsu

L’apothicaire, dit aussi Le chimiste de Gabriel Metsu

Couple et enfant apparaissant à une fenêtre de Louis de Moni

Couple et enfant apparaissant à une fenêtre de Louis de Moni

Donc quand vous êtes peintre ; quand vous êtes hollandais ; quand vous habitez Meerkerk, Zeist, Beukelen ou Swifterbant ; quand français et espagnols signent la paix ou fourbissent les armes et quand le soleil perce à travers les nuages ; vous sortez le chevalet dans les rues du village. Et là quelles sont les fenêtres qui s’ouvrent à vous ? La vitrine rouge d’une dame galante ? Le généralissime de l’armée locale ? Non ceux sont les petits métiers des villages ruraux : la ménagère, des glandeurs qui font des bulles de savons, le rôtisseur, l’apothicaire, la cuisinière. Voilà ces vies que nous présentent les peintres flamands. Comme pour les intérieurs bourgeois, les mets, la vaisselle, ils accordent un soin particulier dans la représentation des détails, la finesse du rendu. Il faudra attendre le XVIIIème siècle français pour que les bourgeois posent et les impressionnistes, un siècle après, pour retrouver les petits métiers de nos campagnes françaises. Les artistes français étaient trop occuper à exhaler la puissance royale, biblique ou mythologique, parfois les trois à la fois, pur s’intéresser au peuple avant.

Autoportrait à la palette de Gerard Dou

Autoportrait à la palette de Gerard Dou

Les bulles de savon de Willem van Mieris

Les bulles de savon de Willem van Mieris

Le joueur de trompette sur fond de festin de Gerard Dou

Le joueur de trompette sur fond de festin de Gerard Dou

Un homme debout dans une embrasure de fenêtre et sonnant la trompette de Willem van Mieris

La cuisinière de Willem van Mieris

La cuisinière de Willem van Mieris

L'épicière de village de Gerard Dou

L’épicière de village de Gerard Dou

Me faut-il encore expliquer mon amour pour les peintures de fenêtres hollandaises ? Je vais continuer encore un peu car tout ce que je vous ai raconté c’est du pipeau, du jus d’imaginaire. En fait les artistes dans leur atelier avaient un gabarit de fenêtre. Toujours le même. Ils changeaient la nourriture, variaient la lumière et remplaçaient les figurants au gré de leur inspiration. Jamais ils ne mettaient le nez dehors. Ils restaient au chaud chez eux. Vous ne me croyez pas ? Et bien regardez mieux :

Le joueur de trompette sur fond de festin de Gerard Dou

Le joueur de trompette sur fond de festin de Gerard Dou

Les bulles de savon de Willem van Mieris

Les bulles de savon de Willem van Mieris

Le marchand de gibier, dit aussi Le rôtisseur de Willem van Mieris

Le marchand de gibier, dit aussi Le rôtisseur de Willem van Mieris

La cuisinière de Willem van Mieris

La cuisinière de Willem van Mieris

Toujours le même bouc agressé par des bébés hooligans. Les fenêtres hollandaises c’est de l’escroquerie. A moins que ce ne soient les maçons hollandais qui sculptaient la même frise sur tous les rebords. A moins que ce soit moi qui suis de mauvaise foi. Et si vous ne me croyez pas, venez voir.

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