Scènes du martyre de saint Hippolyte

Au Louvre, j’aime les Scènes du martyre de saint Hippolyte, deuxième quart du XIIIème siècle en Île-de-France. Alors comme dans toute œuvre contenant le mot saint, vous vous doutez bien que je vais faire œuvre à la fois de théologie et d’hérésie. La théologie c’est pour combler vos lacunes. L’hérésie c’est pour entretenir les miennes. En outre l’hérésie n’est qu’un point de vue qui se justifie à merveille avec le temps et l’intelligence. Paix aux âmes de ceux qui professaient contre la platitude de la Terre ou pour l’héliocentrisme.

Scènes du martyre de saint HippolyteSaint Hippolyte, mais lequel ? La Bible nous apprend que le manque d’originalité des parents dans le choix des prénoms des enfants ne remonte pas à la dernière rentrée scolaire. Quel Hippolyte est-ce ? Est-ce Hippolyte de Porto, martyr par noyade ? Est-ce Hippolyte de Rome ou celui de Bugey ? Est-ce Hippolyte d’Antioche martyr égorgé ? Point du tout, vous ne reconnaissait pas cette bouille de coquin ? C’est bien sûr Hippolyte tout-court, dont le martyr remonte à 258 (seule certitude c’était un mardi vers 14h30).

Scènes du martyre de saint HippolyteComme Martin, Hippolyte est un soldat romain qui tourne casaque sentant souffler le vent de la chrétienté. Il fut chargé de veiller en prison sur saint Laurent. Comme la théologie a en commun avec les cerises de ne pas faire grossir, on peut en manger sans fin, donc une petite anecdote sur saint Laurent pour vous montrer combien un martyr est con mais que certains empereurs ne valaient guère mieux. Et comme l’abus de théologie, autant que de cerise au bout d’un moment ça fait chier, je serai bref.

Laurent est diacre mais au lieu d’être discret et de pratiquer tranquillement à la maison ses penchants christiques, il claironne partout que l’Église possède des trésors. Envie, jalousie, convoitise, assez vite l’information remonte aux oreilles de l’Empereur Valérien qui le fait convoquer dans le secret espoir de mettre la main sur une part du butin. Et là Laurent de réaffirmer que l’Église est bien plus riche que l’Empereur. Laurent pousse alors devant le descendant de César, une ribambelle de moutards : « Voilà les trésors de l’Église, que je vous avais promis. J’y ajoute les perles et les pierres précieuses, ces vierges et ces veuves consacrées à Dieu ; l’Église n’a point d’autres richesses. » L’Empereur qui n’est pourtant pas le dernier pour la déconnade trouve la blague moyenne, a le sentiment d’avoir perdu son temps et annonce une mort affreuse, longue et douloureuse à Laurent. Et là c’est l’erreur du débutant. Une mort affreuse, longue et douloureuse, il n’y a rien de tel pour un martyr. Promettez-lui une mort rigolote, courte et agréable et votre martyr va se désespérer.

Scènes du martyre de saint HippolyteEn prison, attendant sa fin, Laurent s’emmerde un peu et propose à l’ensemble de ses gardiens de les baptiser. Certains rechignent, d’autres acceptent, Hippolyte est dans la seconde catégorie. A l’époque on baptisait dans des rivières, comment a-t-on découvert une rivière dans un cachot romain ? Mystère ! Puis Laurent meurt enfin et Hippolyte se charge d’aller enterrer le corps. Bien sûr il est arrêté. Conduit devant Valérien Hippolyte refait le même sketch que Laurent mais l’Empereur un peu fatigué et agacé condamne Hippolyte à mort. L’Empereur Valérien peut sembler psychorigide dans ses réactions mais il y a une constante chez lui. Car là aussi pour Hyppo ce sera Une mort affreuse, longue et douloureuse.

Permettez que je détaille par le menu les mille subtilités, le divin raffinement dont l’être humain a toujours su faire preuve. D’abord on le fouette avec des chaînes dont les extrémités sont délicatement rehaussées de crochets. Quelle chance pour les maréchaux-ferrants de l’époque de pouvoir faire montre de leur professionnalisme autant que de leur inventivité en réalisant des trésors d’imagination !

Scènes du martyre de saint HippolyteEnsuite Hippolyte est attaché à des chevaux sauvages et traîné sur une longue distance. Je m’interroge sur le stock de chevaux sauvages disponibles à Rome à cette époque. Existait-il un service spécial chargé d’aller dénicher des chevaux sauvages à la demande ? Ou un corral spécial était-il aménagé pour constituer un fond de réserve toujours disponible de chevaux sauvages. Mais dans ce cas, ils devaient perdre un peu de leur sauvagerie au contact des lads. Je suppose que vous aurez assez peu d’informations à me fournir sur le sujet, donc je ne m’attarde pas. Toujours est-il qu’Hippolyte ne résiste pas aux chevaux et finit par trépasser. Est-ce que ce fut une fin assez affreuse, longue et douloureuse à son goût ? Je lui souhaite mais j’ai un doute. Il semblerait qu’une semaine après sa mort, Hippolyte soit apparu à Valérien et son fils pour les châtier avec des chaînes de feu invisibles. A lire c’est impressionnant mais dans la réalité des chaînes de feu invisibles je n’arrive pas à comprendre comment cela se matérialise. Et puis franchement le martyr qui vient se venger de son bourreau, je trouve cela tellement mesquin. J’en conclus que la colère doit venir du fait qu’Hyppolite a jugé sa fin rigolote, courte et agréable ; une manière de se venger de l’Empereur. Et voici pour le martyre d’Hyppo.

Vous noterez que les Scènes du martyre de saint Hippolyte, deuxième quart du XIIIème siècle en Île-de-France reprennent en partie la sainte légende avec quelques variantes. Cela commence par une bastonnade à la pierre. Pourquoi cette différence ? Cela s’explique très facilement par le fait que Rome est plutôt brique et Paris construit sur des carrières. Donc en Île-de-France on fait marcher l’artisanat local. Je vous invite à bien regarder notre martyr du jour, Hippolyte est encore vêtue de sa toge. En effet, la consigne est de ne frapper que la tête, une sorte de capo-lapidation.

Scènes du martyre de saint HippolyteContrairement à Rome une seconde phase vient en suite. Vêtu d’un bas de survêtement, Hippolyte a les pieds et poings liés à une poutre pendant qu’autour de lui, de braves gaillards viennent essuyer leurs verges sur son dos. Je crois que l’habitude est restée dans certains bars de la capitale. A titre personnel je note plus de la concentration que de la haine de la part des messieurs et même Hippolyte semble prendre tout cela avec beaucoup de philosophie. D’une côté vous avez donc des employés consciencieux et un martyr qui attend que passe le temps. Ce passage nous permet de noter l’utilisation de pierres en mousse lors de la capo-lapidation. Je dis en mousse car aucune trace sur son visage d’Hyppolite.

Scènes du martyre de saint HippolyteScènes du martyre de saint HippolyteScènes du martyre de saint HippolyteEnfin la fameuse scène dite du « On tire, on tire et à force, à un moment ça craque. » Point de chevaux sauvages ici, mais plutôt un duo de la garde républicaine à cheval de l’époque. En France on aime trop le cheval pour le laisser gambader avec un macchabée accroché, on préfère l’option écartèlement qui offre l’avantage de laisser les restes dans un périmètre déterminé et d’offrir un joli spectacle aux enfants pour pas cher.

Scènes du martyre de saint HippolyteLe petit plus parisien, c’est ce que nous connaissons aussi sous le nom de « lit en portefeuille. » Juste au-dessus d’Hippolyte, la représentation de son âme en train de s’élever portée par les anges.

Scènes du martyre de saint HippolyteAlors pourquoi aimer cette œuvre après une telle description ? On a déjà vu des acides moins corrosifs. Vous connaissez le plaisir que j’ai à traîner dans les cours Marly et Puget. Tout autour de ces deux cours à hauteur de la rue de Rivoli on trouve des sculptures françaises allant du Moyen Age au XIXème siècle. D’abord j’aime la façon dont les salles sont organisées. J’aime le fait que le touriste soit peu porté sur la sculpture bourguignonne du haut Moyen Âge laissant ces salles presque vides.

Moyen AgeQuand je vantais l’organisation des salles, je pourrais aussi parler de la promiscuité avec les œuvres. Quelques pièces fragiles sont derrières des vitrines mais une très grande majorité est devant vos yeux au Louvre, à portée de mains, à quelques centimètres. Ainsi les Scènes du martyre de saint Hippolyte sont tellement proche que nul téléobjectif n’est nécessaire pour saisir l’ouvrage du sculpteur, noter les petites anomalies d’élaboration, sentir la pierre travaillée, découvrir les détails. Et cette œuvre en est pleine :

Où l’on découvre que notre âme à des pieds :

Scènes du martyre de saint HippolyteOù l’on apprend l’art du nœud :

Scènes du martyre de saint HippolyteOù l’on envisage que le terme de Grande faucheuse est en fait une coiffeuse qui vous coupe les cheveux au moment de vous envoler vers le paradis :

Scènes du martyre de saint HippolyteScènes du martyre de saint HippolyteCombien de fois dans votre vie, vous êtes-vous retrouvé face-à-face, presque nez-à-nez avec un objet du XIIIème siècle ? Peut-être que Vincent Auriol a regardé cette œuvre, mais peut-être aussi Napoléon, Louis XIV, François Ier, Philippe Auguste. Quand le sculpteur a eu fini son travail on pensait qu’entre Nantes et Shanghai ne se trouvait qu’un immense océan. Rabelais, François Villon ont pu s’extasier ou conchier les Scènes du martyre de saint Hippolyte. Mille autres œuvres souvent plus anciennes offrent un constat identique, mais nous sommes rarement aussi proches d’elles, dans le calme de l’alcôve d’une salle peu visitée. C’est magique, enfin je trouve.

 Scènes du martyre de saint Hippolyte

Scènes du martyre de saint Hippolyte

Par contre je n’arrive pas à savoir si ceux sont les chaînes ou les petits crochets, mais Hippolyte est devenu le saint patron des gardiens de prison et, oh surprise, il est aussi le protecteur des chevaux. Si vous n’êtes pas surpris je vous rappelle que le préfixe grec hippo a trait aux chevaux (Hippodrome, Hippophage, Hippocampe, Hippomobile). Et si vous ne me croyez pas, venez voir.

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