Michel de Montaigne

Au Louvre, j’aime Michel de Montaigne de Jean-Baptiste Stouf, car il offre l’occasion de se moquer du penseur bordelais. En ces temps où les élèves potassent leurs cours en vue de briller un peu lors de l’examen de philosophie du baccalauréat, laissez-moi vous indiquer que le Louvre n’est pas, mais alors pas du tout un endroit pour l’élève en philosophie.

Michel de Montaigne de Jean-Baptiste Stouf

Michel de Montaigne de Jean-Baptiste Stouf

En effet ce musée n’a de cesse d’exposer une vision décadente des plus grands philosophes français. Ici Diderot en robe de chambre, là Voltaire nu, ou bien même Montaigne coincé dans son drap de bain. C’est à croire que les philosophes posent tous au sortir du lit. C’est pour cela que l’on croit que BHL est un philosophe.

Denis Diderot de Louis-Michel Van Loo

Denis Diderot de Louis-Michel Van Loo

Voltaire nu de Jean-Baptiste Pigalle

Voltaire nu de Jean-Baptiste Pigalle

Michel de Montaigne de Jean-Baptiste Stouf

Michel de Montaigne de Jean-Baptiste Stouf

Ah Montaigne ! Ah les Essais ! C’est Marianne, le drapeau, la Marseillaise. Une sorte de pierre angulaire fondatrice de la culture française. Non mais qui a vraiment lu les Essais ? … en entier ? Qui a le culot de s’extasier devant des phrases comme celle-ci : « Quand bien nous pourrions être savants du savoir d’autrui, au moins sages ne pouvons-nous être que de notre propre sagesse. » On dirait une citation de Yoda ! « La satiété engendre le dégoût. » à ressortir au prochain mendiant que vous croiserez. « Le bonheur ne se perçoit pas sans esprit et sans vigueur. » Et l’heureux du village, le simplet ?

Michel de Montaigne de Jean-Baptiste Stouf

Michel de Montaigne de Jean-Baptiste Stouf

Autant je trouve bien, même très bien, que l’on initie nos jeunes à la Philosophie, à la réflexion, à des idées complexes. J’aime cette spécificité de l’Éducation Nationale Française. J’ai moi-même passé une année à entendre parler de concepts auxquels je n’ai rien compris mais j’y ai découvert le droit à la critique, à la réflexion, à la pensée différente (Ça c’est pour ceux que ce blog hérisse). Autant passer les élèves à la question pendant quatre heures sur l’air de « Trouvez-vous normal de vous interroger comme le fait Montaigne dans les Essais sur le fait que les belles âmes, ce sont les âmes universelles, ouvertes et prêtes à tout, si non instruites, au moins instruisables ? » On parle trop peu du nombre de personnes qui n’ont pas eu leur bac à cause d’une sale note en philo, à cause d’une citation mal interprétée, à cause de Michel. Salaud !

Une seule année de philosophie au compteur mais je peux vous dire que les plus belles pensées de Montaigne ne sont pas dans les Essais. Se focaliser sur ce bouquin c’est risquer de passer à côté de certaines phrases bien plus riches d’enseignement. Par exemple :

  • Comices agricoles de Bordeaux : « Ben j’ai aussi ouvert un Sauternes de 58, le 59 est encore un peu jeune. On sent plus le sucre… Alors ça sur un dessert c’est excellent ! »,
  • Lettre à La Boétie : « En rentrant, fait un crochet par la boulangerie, je n’ai pas pensé à décongeler du pain pour ce midi, sinon il n’y aura que des biscottes. »,
  • Lettre au roi Henri III : « […] et votre seigneurie, bien le bonjour chez vous et la bise à vot’e dame. Mimi d’Aquitaine »,
  • Annotation en marge des Essais, Livre III : « Henri de Navarre a une tête de canard ! LOL »,
  • Délibération de la Mairie de Bordeaux : « Nous, Michel de Montaigne, maire de la ville, choisissons la couleur jaune, pour couvercle des poubelles à destination du recyclage du papier. Pour faire valoir ce que de droit. »,
  • Et surtout la plus belle, dernière page de son édition personnelle des Essais « Merde à celui qui lit ça ». Tout est dit ! Tout est là ! Magnifique !

Non mais sérieusement on m’a gonflé avec les Essais, œuvre majeure, puissante, magnifique. Tout ce que je trouve c’est qu’avec 107 essais cela en aurait fait un des rugbymen français les plus capés de l’équipe de France ! Pourquoi n’avoir jamais vu Montaigne signer avec le club de Bègles-Bordeaux ?

Michel de Montaigne de Jean-Baptiste Stouf

Michel de Montaigne de Jean-Baptiste Stouf

Petite leçon de mathématiques. 107 essais pour lesquels Michel a consacré 20 ans de sa vie. Cela fait moins de 6 essais par an. Cela doit faire 1 page tous les trois jours, et je lui accorde les samedis et les dimanches pour aller à la pêche. 1 page tous les trois jours pour accoucher de « Nous ne sommes savants que de la science présente. » Non mais sérieusement ? Et sans trembler le mec ; et droit dans ses bottes (c’est une constante chez les maires de Bordeaux).

Vous êtes des lecteurs assidus des Essais, donc vous vous souvenez parfaitement de l’ambition initiale des Essais ? « Se faire connaître à ses amis et parents » Vous, parents qui ne supportez plus l’espèce de voisin qui passe son temps sur son téléphone et votre canapé. L’espèce de nigaud qui vous appelle Papa et Maman. Faites un calcul : Un twitte contient 140 caractères. Une page contient près de 3 000 caractères. Votre enfant expédie 30 twittes par jour (et je suis dans la fourchette très basse), soit environ 4 200 caractères, soit 1,5 page par jour, soit 50% de plus que la production de Montaigne. Et ne venez pas me dire que « Kevin a dit à Jennifer qu’il voulait pas sortir avec elle à cause de son appareil. MDR » c’est beaucoup plus con que « Le monde n’est qu’une branloire pérenne. » Je trouve que ces twittes présentent l’avantage de « se faire connaître à ses amis et parents », bien plus qu’une pérenne branloire… (j’ai tapé branloire dans Google Images, je ne suis plus certain de la définition à présent).

Non je ne fais pas du jeunisme à tout prix. Ce qui fausse mes calculs c’est qu’en plus des tweets, il y a les commentaires sur Facebook, les mails et les SMS. Et puis cessez de chouiner, vos propres parents s’arrachaient les cheveux car vous ne lisiez plus, vous n’écriviez pas et que vous passiez votre temps un casque de walkman sur les oreilles. Et bien vos enfants ont tout compris. Ils arborent le casque de leurs parents et écrivent pour plaire à leurs grands-parents. Vous avez peut-être le Montaigne du futur sur votre canapé. Cela ne l’empêche pas de mettre la table, nous sommes bien d’accord.

Après cet aparté, il va être compliqué de revenir au Montaigne de Stouf, mais d’un autre côté j’ai tellement bien habillé le bordelais pour l’hiver qu’il aura meilleure mine qu’après être passé entre les mains de Stouf. Parce que vraiment je ne comprends pas ce besoin de représenter les philosophes nus. Pascal, Descartes, Rousseau sont-ils moins criant de vérité car parés de quelques vêtements ? C’est une espèce de mise en abîme ? De réflexion ? La mise à nu de celui qui offre son âme, nue ? Mon cul !

Blaise Pascal d'Augustin Pajou

Blaise Pascal d’Augustin Pajou

René Descartes d'après Frans Hals

René Descartes d’après Frans Hals

Jean-Jacques Rousseau de Jean-Antoine Houdon

Jean-Jacques Rousseau de Jean-Antoine Houdon

Oublions un temps que c’est Mimi pour se concentrer sur la sculpture. C’est assez difficile. Car en dehors de l’aspect portrait de star, cette sculpture présente un intérêt réduit, voir nul. Je ne côtoie pas régulièrement des auteurs, encore moins des philosophes mais qui aurait envie de poser ainsi un miroir dans la main, une plume dans l’autre, à poil avec un drap pour se couvrir les roubignoles. Non mais vous imaginez Jean-Christophe Rufin, Erik Orsenna, Marc Fumaroli ou Michel Serres accueillir ainsi son lectorat ?

Michel de Montaigne de Jean-Baptiste Stouf

Michel de Montaigne de Jean-Baptiste Stouf

Quel auteur respecte assez peu les livres qui plus est ses propres livres pour s’en servir de sous-main ou de cale-pied ? Et je ne parle même pas de l’époque de monsieur Montaigne où les livres coûtaient une blinde.

Michel de Montaigne de Jean-Baptiste Stouf

Michel de Montaigne de Jean-Baptiste Stouf

Quel auteur aurait le culot d’avoir chez lui une brique avec le nom d’une collection littéraire gravée dessus ? Imaginez-vous BHL… bon BHL c’est le mauvais exemple, on a toujours l’impression qu’il porte ses draps de bain en guise de chemise et il a un égo prompte à faire ce genre de chose. Mais imaginez-vous Jean d’Ormesson adossé à une plaque portant l’inscription « La Plédiade » ?

Michel de Montaigne de Jean-Baptiste Stouf

Michel de Montaigne de Jean-Baptiste Stouf

« Que sais-je ? » n’était pas la devise des Montaigne. C’était la réponse qu’il faisait régulièrement à sa femme : « Tu veux des carottes ou du chou avec ta viande ? – Que sais-je ? », « Slip ou caleçon ? – Que sais-je ? », « Un whisky ou une bière pour l’apéro ? – Que sais-je ? » Et au moment de calancher, Madame Montaigne a dit : « Ben mettez’y donc c’te phrase sur la tombe, ça me fera penser à lui. »

Plus que tout, ce que j’aime dans la sculpture c’est la ressemblance du visage :

Michel de Montaigne

Michel de Montaigne de Jean-Baptiste Stouf

Michel de Montaigne de Jean-Baptiste Stouf

Avec six essais par an, cela laissait du temps libre à Michel pour aller faire le modèle à droite à gauche chez les artistes de son temps. Donc des portraits de Mimi, nous en avons quelques-uns. Et bien Jean-Baptiste Stouf n’a pas jugé nécessaire de les consulter. Ainsi le crâne d’œuf est remplacé par une chevelure délicatement ramenée vers l’avant. La moustache très gay’s friendly des années 80′ est remplacée par une paire de bacchantes taillées en pointe et je ne parle même pas de cette musculature de bodybuilder. Faut dire qu’à la vitesse à laquelle il écrivait il lui restait du temps pour soulever de la fonte. Au moins grâce à moi nous ne sommes pas plus avancés sur les Essais mais nous savons ce que Michel faisait de tout son temps libre.

Ce loustic devant lequel les professeurs arrêtent leur classe avec respect (« C’est l’auteur des Essais, une œuvre majeure de notre littérature ! ») n’est pas et n’a jamais été Montaigne. Ce devait être un copain de Stouf. Mais au moment de le faire entrer au Musée du Louvre, la piètre qualité de l’œuvre a été recalée. Stouf a alors eu la brillante idée de graver « Que sais-je ? » sur le côté, de retourner voir le conservateur et de s’étonner que le Musée du Louvre laisse ainsi à la porte le grand auteur des Essais. Dans le doute conservateur accepta l’œuvre et permit à Stouf de se faire une place au soleil artistique.

La seule chose qui me chagrine c’est qu’en parlant de cette sculpture, je replace temporairement Stouf hors des limbes artistiques où il était condamné. Quant à ceux qui en douteraient j’ai en effet une dent contre Montaigne depuis… le bac philo. Et si vous ne me croyez pas, venez voir.


Pas au Louvre mais au Musée Carnavalet, retrouvez Voltaire à poil dans Voltaire à son lever dictant à son secrétaire Collini de Jean Huber. Cons de philosophes !

Voltaire à son lever dictant à son secrétaire Collini de Jean Huber

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