Les noces de Cana

Au Louvre, j’aime Les noces de Cana de Paolo Caliari dit Véronèse. J’aime surtout ce tableau pour l’espèce de synthèse qu’il constitue car reprenant à lui seul une multitude de thèmes qui sont, dans ce blog, sujet de billets (musique, chiens, vin, etc). Il me permet aussi de railler une foi de charbonnier au profil d’une analyse gnosticienne personnelle. En gros, et pour faire simple, on va bouffer du curé, cela nous changera des petits pains.

Les noces de Cana de Paolo Caliari dit Véronèse

Les noces de Cana de Paolo Caliari dit Véronèse

D’abord Cana, non ce n’est pas le nom du marié. Protocolairement il faudrait alors dire Les Noces de Cana et Georgette (si la mariée s’appelle Georgette et le marié Cana) mais ce n’est pas le cas. Linguistiquement parlant, Cana définissant un lieu et non une personne, le titre devrait être Les noces à Cana, comme le Voyage à Cythère. Un art de vivre à la française. Le Jugement de Pâris, n’est pas la même chose que Le Jugement à Paris.Enfin toujours par goût du beau langage il faudra dire La noce à Cana, sauf si plusieurs couples s’unirent ce même jour au même endroit et partagèrent les frais en déjeunant ensemble. Mais Jean narre l’événement au singulier.

Géographiquement, Cana est connu pour ses noces car c’est ici qu’a eu lieu le premier miracle de Jésus. Alors que les apôtres sont présents (nous y reviendrons), seul Jeannot juge utile de raconter le premier miracle dans son évangile. Là encore avec l’acuité du docteur en théologie, je vous expliquerai pourquoi il est le seul à narrer la noce.

Les noces de Cana de Paolo Caliari dit Véronèse

Les noces de Cana de Paolo Caliari dit Véronèse

Donc Jeannot écrit : « Il y eut une noce à Cana de Galilée. La mère de Jésus était là. » Personnellement, je n’aime pas le style de Jean. « La mère de Jésus », pourquoi pas « l’autre et sa daronne » ? « Madame Joseph », « la saint Vierge Marie pleine de grâce », ce ne sont pas les synonymes qui manquaient. Jeannot est comme ça, il fait dans la synthèse. En deux phrases le lieu et l’invitée. Ce n’est pas Zola à se perdre dans le détail. Donc Marie est là.

Les noces de Cana de Paolo Caliari dit Véronèse

Les noces de Cana de Paolo Caliari dit Véronèse

« […] Jésus aussi fut invité à la noce […] » alors à cet instant je n’ai aucun mal à imaginer Marie répondant aux futurs mariés « C’est avec plaisir que je me joindrai à vous pour ce jour si particulier, mais je serai accompagnée de mon grand dadais de fils. Je ne sais pas quoi faire de lui. Il n’a pas de meuf et si je le laisse à la maison, il va encore faire du bazar et embêter les garnisons romaines. » avant d’ajouter un laconique « Au fait Jésus, il viendra accompagné. PS : Vous préférez un grille-pain ou un appareil à raclette comme cadeau de mariage ? » Notez que les organisateurs ont pris bonne note du couvert en plus mais l’évangile de Jean ne précise pas s’ils ont arrêté leur choix pour le cadeau de noce. D’ailleurs ni grille-pain, ni appareil à raclette ne sont visibles sur la table du banquet.

Les noces de Cana

Les noces de Cana

Quant à ceux qui s’étonnerait de la façon d’écrire de Marie, je rappellerai que l’on ne peut pas être enceinte à 14 ans, pleine de grâce et suivre des études très poussées. Surtout en Palestine autour de -1 avant le grand dadais.

Jeannot l’évangéliste continue « […] ainsi que ses disciples. […] » A cet instant les fiancés viennent de comprendre qu’en plus du couvert supplémentaire de Jésus, il faut douze écuelles pour son boy ’s band. Et je crois que là se trouve le nœud du drame. Douze braves gaillards dans une noce de campagne, il fait chaud, ils picolent comme des marins en bordée. Non je ne divague pas. Seul le trou noir provoqué par un excès d’alcool explique pourquoi ni Marc, ni Mathieu, ni Luc, tous trop saouls, ne peuvent raconter l’événement dans leur évangile : ils ne se souviennent de rien. C’est pourtant le premier, il est fondateur autant qu’important mais ils n’en parlent pas. Cette explication permet aussi de justifier le manque soudain de vin lors du banquet. Et Jean me direz-vous ? Jean c’est le fayot de la bande et à tous les coups il s’est porté volontaire pour être capitaine de soirée. Donc pas d’alcool, donc une mémoire assez vive pour raconter la suite :

« Le vin venant à manquer […] » ben tu m’étonnes, il y a onze soiffards qui siphonnent les amphores comme du petit lait. « […] la mère de Jésus lui dit « Ils n’ont pas de vin ». » Alors là je ne comprends pas bien, Jésus est invité comme convive ou pour faire le larbin ? Je pense que devant son calice vide il s’est rendu compte tout seul que le vin venait à manquer, pas besoin que Maman le lui rappelle. Et puis cette façon de toujours être derrière son fils. Je vous rappelle qu’à cet instant il n’a commis aucun miracle. On se demande bien ce que Marie peut espérer de son benêt de fils. Les anges lui seraient apparus pour lui dire qu’elle allait enfanté le digne héritier de Bacchus ?

Les noces de Cana de Paolo Caliari dit Véronèse

Les noces de Cana de Paolo Caliari dit Véronèse

« Jésus lui dit « Que me veux-tu, femme ? Mon heure n’est pas encore venue » » Alors, Jésus ou pas on ne parle pas comme ça à sa maman. On se demande vraiment qui c’est son père à lui ! Ensuite la remarque sur son heure pas encore venue m’inspire quelques réflexions. Est-ce que comme dans n’importe quel mariage qui se respecte, il a prévu une petite animation ? Genre reprise d’Hugues Aufray ? Imitation de Bourvil ? Poème où il ferait rimer Amour avec abat-jour ? Est-ce que Jésus est juste là à attendre le moment où il pourra faire son show devant une foule en délire et avinée ? Avec tata Suzette qui hurlera des insanités et tonton Maurice, debout sur la table en train de montrer son cul ? Mettez-vous à la place des jeunes mariés, déjà ils invitent la vieille cousine Marie qu’ils ne voient jamais, ensuite elle vient avec son fils qui n’a pour une envie de faire une imitation de Johnny et en plus il arrive avec une bande de clochards qui sifflent tout le jaja. J’ai une immense tendresse pour les pauvres mariés de Cana qui devaient vivre la plus belle journée de leur vie et qui se sont retrouvés avec une grosse douzaine de lourdauds.

Les noces de Cana de Paolo Caliari dit Véronèse

Les noces de Cana de Paolo Caliari dit Véronèse

« Sa mère dit aux serviteurs : « Faites ce qu’il vous dira ». » Genre !? Déjà un mariage ça me saoule avec ou sans vin, mais alors si je dois obéir à une espèce de rasta-blanc, vous pouvez compter sur moi pour ruer dans les brancards. Je n’arrive pas à déterminer si le ton de Marie reflète une avancée féministe, elle s’impose, on l’écoute ; ou s’il ne s’agit que d’une régression dans les relations maîtres/serviteurs. Donc le Rasta-blanc-fils-de-dieu va faire son tour de magie. Attention, un magicien ne dévoile jamais ses tours, cependant je connais celui de l’eau qui devient vin et il n’y a aucun miracle ce truc-là. C’est bête comme chou.

Les noces de Cana de Paolo Caliari dit Véronèse

Les noces de Cana de Paolo Caliari dit Véronèse

Au premier siècle en Palestine, le vin était conservé dans des amphores qui sont un très mauvais récipient pour le vin. Et en Palestine il fait assez chaud. La terre-cuite de l’amphore, sous l’effet de la chaleur provoque une évaporation de l’eau et un fort dépôt dans le fond des amphores. Donc apportez-moi des amphores vides ayant contenu du vin, laissez-moi verser de l’eau, dire Abracadabra, l’eau va dissoudre le dépôt en lui rendant sa couleur initiale. C’est le fameux principe dit du « sirop de grenadine ». Et comme les vins de cette époque étaient très épais, presque liquoreux, on ajoutait systématiquement de l’eau pour les diluait, sans pour autant les rendre insipides. Et si mon explication vous semble farfelue renseignez-vous sur le Falerne (espèce de Romanée-Conti de la Rome antique) au temps d’Auguste, son mode de conservation et de consommation. Contrairement à Jésus, c’est là où je fais plus attention à mon prochain que lui, je tiens à vous préciser que l’abus d’alcool est dangereux pour la santé.

Si moi, pauvre visiteur quotidien du Musée du Louvre je connais ce truc, il y a fort à parier que les habitants de Cana il y a vingt-un siècles de cela le savaient. Et donc il n’y a pas de miracle. Imaginez que je rentre dans une salle de mariage totalement plongée dans l’obscurité, on m’annonce que rien à faire on a beau jouer sur l’interrupteur il ne se passe rien. Et moi, magnanime je dirais « Peut-être que les plombs ont sauté ! » On irait alors au tableau électrique, on remettrait les plombs et la lumière serait ! Pensez-vous qu’un seul convive crierait au miracle ? Ben l’eau dans les cruches qui donnent du vin, c’est la même chose. Si et seulement si à cet instant il s’était trouvé un gusse pour dire à Marie « Non mais ton fils ce n’est pas le sauveur, éventuellement un futur sommelier, mais calme-toi et reprends de la pièce-montée. » le cours du monde en aurait été bien différent.

Les noces de Cana de Paolo Caliari dit Véronèse

Les noces de Cana de Paolo Caliari dit Véronèse

Et le tableau dans tout ça. Il a une place particulière au Louvre, notamment en raison de ses dimensions. En effet Les noces de Cana est LE plus grand tableau du musée. Il se partage la salle des Etats avec la Joconde, où ils écrasent à eux deux tout un ensemble de tableaux qui tapissent les autres murs de la salle et qui pourtant ne manquent pas d’intérêt mais que personne ne regarde vraiment.

Les noces de Cana de Paolo Caliari dit Véronèse

Les noces de Cana de Paolo Caliari dit Véronèse

Cette configuration particulière fait que le tableau n’est jamais regardable avec un peu de tranquillité. Vous devez esquiver les meutes de touristes, éviter les cannes des guides et des selfies, déjouer les écrans des tablettes grands comme des télévisions. Quand enfin vous souhaitez vous reculer pour admirer le tableau dans son ensemble, vous vous retrouvez englués dans une vase humaine qui reste béate devant la Joconde.

Les noces de Cana de Paolo Caliari dit Véronèse

Les noces de Cana de Paolo Caliari dit Véronèse

Pourtant il y a des choses formidables dans ce tableau. D’abord il synthétise à lui tout seul une très large partie des sujets traités sur ce blog (Vierge et l’enfant, les noirs, les animaux, la nourriture, le vin, la musique). Ensuite, quand vous visitez le Musée du Louvre, au-delà de quinze minutes les enfants s’embêtent, alors pour les occuper voici un bel exemple de tableau devant lesquels vous pouvez les poser et les inviter à contempler, à regarder, à compter … les chiens, par exemple.

Les noces de Cana de Paolo Caliari dit VéronèseLes noces de Cana de Paolo Caliari dit VéronèseLes noces de Cana de Paolo Caliari dit VéronèseEnsuite j’aime beaucoup l’ambiance de fête italienne qui transpire dans cette œuvre. Le ciel, l’architecture, la perspective, les couleurs, les tenues. Véronèse ne fait que retranscrire chez lui, à son époque, cet épisode biblique. Et surtout, il s’est amusé à glisser dans le tableau les stars de son époque ; une forme de paint droping. Le visiteur exercé reconnaîtra alors François Ier, Charles Quint, Soliman II le Magnifique, Marie d’Angleterre, Éléonore d’Autriche, Alphonse d’Avalos et Véronèse lui-même qui se cache parmi les musiciens. Mais ne comptez pas sur moi pour vous dire où sont les gens, cela vous donnera une bonne raison pour venir au musée.

Les noces de Cana de Paolo Caliari dit Véronèse

Les noces de Cana de Paolo Caliari dit Véronèse

J’aime aussi que dans ce tableau de noces les mariés soient relégués en bout de table, ils ont dû être contents. D’abord des invités supplémentaires qui débarquent en masse, ensuite ces mêmes pique-assiettes qui font le show pendant le repas, vident les carafes et au final occupent les places de choix. Je pense qu’ils ont fait savoir toute la déception de leur mariage. D’ailleurs entre les noces à Cana et la crucifixion, plus aucun évangile n’évoque une autre invitation à un mariage. Qui a déjà dû subir un mariage sait que les places de choix sont pour les mariés, pas pour tata Marie et son grand dadais.

Les noces de Cana de Paolo Caliari dit Véronèse

Les noces de Cana de Paolo Caliari dit Véronèse

Manger devant un tableau de personnes en train de manger. Comme une mise en perspective ou en abîme car j’aime que ce tableau fut destiné à un réfectoire vénitien et nous soit parvenu. Les réfectoires étaient généralement décorés de fresques à même les murs. Mais le temps, l’humidité, la salinité faisaient disparaître le travail. En le fixant sur une toile, Véronèse a permis de conserver une trace. Même une double trace. Car tout le monde connaît mon goût pour la vaisselle, les tissus, les meubles, tels que les peintres flamands savent si bien le rendre, mais ici Véronèse n’a rien à leur envier.

Les noces de Cana de Paolo Caliari dit Véronèse

Les noces de Cana de Paolo Caliari dit Véronèse

J’ai souvent raillé sur ce blog la peinture italienne splendide avec ses couleurs mais trop souvent béni-oui-oui avec ses sujets. Là, Véronèse fait du flamand. Je mets à part le gogo et sa maman ; nous retrouvons une assemblée de civils, un souci du détail, un rendu des tenues, une contemporanéité en représentant les grands de son époque, la trace architecturale. Vraiment, quand je fais abstraction du magicien, ce tableau est la plus belle trace de la mode et tradition vénitienne au XVème siècle. Mais la seule chose que ne traduit pas Véronèse c’est de savoir si le vin de Jésus est divin ? Et si vous ne me croyez pas, venez-voir.


Sur le thème des noces de Cana au Musée du Louvre :

Les noces de Cana de Gérard David

Les noces de Cana de Gérard David

Les noces de Cana de Giovanni Domenico Cappellino

Les noces de Cana

Les noces de Cana

Les Noces de Cana de Juan de Valdes Leal

Les Noces de Cana de Juan de Valdes Leal


Par contre j’ai quelques doutes sur le fait de servir des travers de porc et autres cochons de lait à une personne dont le Musée du Louvre présente tant de fois la circoncision.

Les noces de Cana

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