Le naufrage de Don Juan

Au Louvre, j’aime Le naufrage de Don Juan d’Eugène Delacroix. Parce que tout le monde ne peut pas peindre l’histoire de la Méduse, Delacroix va trouver dans la littérature de son siècle, son naufrage, largement aussi déshumanisé que celui du navire de la Restauration.

Le naufrage de Don Juan d’Eugène Delacroix

Le naufrage de Don Juan d’Eugène Delacroix

Les navires chez Delacroix, c’est sa Madeleine de Proust. D’autant plus balaise qu’à l’âge où Delacroix mangeait ses madeleines, Proust n’était pas encore une lueur dans le regard de ses parents, ni même de ses grands-parents. Papa Delacroix était préfet d’Empire à Marseille. On se plaît à imaginer le petit Eugène devant le bar de la Marine en train de regarder les bateaux « Alors tu tires ou tu peints ? » Donc Delacroix aime les bateaux, le Musée du Louvre aime les bateaux donc le Musée du Louvre aime Delacroix, fameux syllogisme louvresque. La mise en scène des cimaises place d’ailleurs côte-à-côte Le radeau de la Méduse de Géricault et La barque de Dante ou Dante et Virgile aux enfers de Delacroix, un des tableaux les plus connus de Delacroix (après le billet de 100 francs) et pour finir l’alignement, la barque. Une barque, seul refuge au milieu de la tourmente, voici la signature picturale de Delacroix.

La barque de Dante ou Dante et Virgile aux enfers d'Eugène Delacroix

La barque de Dante ou Dante et Virgile aux enfers d’Eugène Delacroix

Car c’est une constante dans la construction de ses tableaux : centrer son sujet pris dans la tempête. Tempête maritime, historique, militaire, Delacroix dépeint l’Homme dans les bourrasques de la vie comme Sardanapale sur son lit au milieu de son royaume qui se noie, comme les rescapés de Scio entourés d’une ville engloutie par l’ennemie, comme La Liberté guidant le peuple, sirène émergeant des vagues de combats.

Mort de Sardanapale d'Eugène Delacroix

Mort de Sardanapale d’Eugène Delacroix

Scène des massacres de Scio ; famille grecques attendant la mort ou l'esclavage d'Eugène Delacroix

Scène des massacres de Scio ; famille grecques attendant la mort ou l’esclavage d’Eugène Delacroix

100 Francs par Eugène Delacroix

100 Francs par Eugène Delacroix

Delacroix / Géricault évoqués plus haut, je ne voudrais pas que vous imaginiez une quelconque rivalité chez ces deux hommes, avant tout amis. Alors imaginez Théodore Géricault se rendant chez Eugène Delacroix :
– Eugène, tu ne devineras jamais ce que je vais peindre ?
– Des chevaux ?
– Non, mais arrête de déconner, sérieux.
– Ben non Théo, je ne vois pas ? Comme le cheval, c’est ton dada, j’ai pensé à des chevaux.
– Tu as su pour la Méduse ?
– P’t-être, ça me dit vaguement quelque chose. Un sardinier qui a fait naufrage ?
– Pas un sardinier, mais il a bien fait naufrage. On a abandonné une large partie des survivants à leur pauvre sort. Même qu’il paraitrait qu’ils se sont mangés entre eux.
– Tu déconnes ?
– Alors je vais peindre ça, le radeau perdu au milieu de la mer, l’épuisement et la renonciation des derniers rescapés.
– Vas-y laisse-moi le peindre, je t’échange l’idée contre une représentation de cheval.
– Même pas en rêve Gègène, c’est mon idée. Prem’s !
– M’en fiche, je vais en trouver une autre de barque avec des anthropophages.
– Fais pas la tête mon potot, je te ferai poser sur mon tableau. Tu sais bien que là où y’a d’l’Eugène, y’a pas d’plaisir.

La radeau de la Méduse de Théodore Géricault

La radeau de la Méduse de Théodore Géricault

Et voici Théodore qui travaille à son radeau. Mais Eugène de son côté ne renonce pas à peindre l’abandon de l’âme humaine dans la tourmente d’une mer démontée. Malheureusement la Marine Française ne produit pas un naufrage toutes les semaines. Enfin pas un qui soit prompt à servir de modèle à Delacroix. Il attend, il attend, mais toujours rien. Les navires flottent mais ne coulent pas. Géricault termine son Radeau en 1819 et toujours pas de naufrage pour Delacroix. En 1822, il adapte La barque de Dante sur le thème de la barque au milieu de la mer. Mais ce n’est toujours pas le naufrage dont rêve Delacroix. Il faudra patienter jusqu’en 1840 pour que Delacroix livre Le naufrage de Don Juan.

Le naufrage de Don Juan d'Eugène Delacroix

Le naufrage de Don Juan d’Eugène Delacroix

Le Don Juan n’est nullement un navire échoué sur quelque banc de sable ou happé par un kraken. Il s’agit d’une libre adaptation d’un poème de Byron. Byron reprend l’idée du Don Juan de Molière, mais au lieu d’en faire un être amorale, toujours prompt à aller à l’encontre des règles de la société. Byron fait de son héros une victime trop belle, tombée entre les griffes de viragos. Le Don Juan de Byron c’est une fine couche de Molière et une grosse touche du Candide de Voltaire.

Le naufrage de Don Juan d'Eugène Delacroix

Le naufrage de Don Juan d’Eugène Delacroix

Que diantre Don Juan allait-t-il faire sur cette barque ? Suite à une sombre histoire de mari trompé, Don Juan le sévillan fuit vers l’Italie à bord d’un navire qui fait naufrage. Un temps les rescapés se retrouvent sur une barque où la nourriture venant à manquer ils tirent à la courte paille pour savoir qui-qui-qui-sera-mangé, pour savoir qui-qui-qui-sera-mangé. Oh hé, oh hé ! C’est cette scène que Delacroix immortalise dans son tableau, le moment du tirage au sort. De part et d’autre de la barque, les résignés qui ne veulent participer au tirage au sort qui décidera du repas du soir. Au milieu, la masse plus nombreuse des gens dont l’estomac commence à plus sérieusement gargouiller. Le cœur contre la raison.

Le naufrage de Don Juan d'Eugène Delacroix

Le naufrage de Don Juan d’Eugène Delacroix

Au milieu de cette immensité synonyme d’abandon qu’est la mer, Delacroix se concentre sur une barque. Au milieu de la petitesse qu’est le canot, Delacroix se concentre sur la nature humaine. Contrairement à la mer agitée du Radeau, ici l’onde est plus calme, mais le ciel plombé ne présage rien de bon. Les mouvements des capes et autres manteaux laissent imaginer un vent qui commence à forcir. Quant à prendre la décision d’aimer son prochain mais plutôt en sauce, il faut que la résignation ou la gourmandise ait sérieusement agitée les esprits des naufragés.

Le naufrage de Don Juan d’Eugène Delacroix

Le naufrage de Don Juan d’Eugène Delacroix

Alors pourquoi, quand tout le monde connaît mon intérêt pour Le radeau de la Méduse, réussir à trouver un intérêt à cette virée en barque ? Sans un peu de connaissance de la poésie byronnienne la représentation de Delacroix semble une virée en chaloupe sur les étangs de Chaville. D’abord j’aime l’idée que Delacroix, le peintre des bateaux, n’ait pas aimé que le peintre des chevaux lui « pique » le sujet de la Méduse. En conséquence, Delacroix a choisi un sujet presque au hasard ou par résignation. Don Juan est secondaire dans le tableau. Ce qui prime c’est l’humanité abandonnée et ce que produit une humanité prête à s’abandonner.

Le naufrage de Don Juan d'Eugène Delacroix

Le naufrage de Don Juan d’Eugène Delacroix

Don Juan, Delacroix l’a placé à la proue du navire, le regard un peu abruti, il fait partie du clan des résignés. Dans pareil situation le Don Juan de Molière aurait violé les femmes et bouffé les mousses (ou le contraire), chez Byron il est abattu, hébété. Sa beauté est son drame, vous ne pouvez pas comprendre. Bon alors sans trahir la fin du poème, nous sommes à ce moment dans le deuxième chant d’une œuvre qui en compte 17 et qui se nomme Don Juan. Avec un brin de jugeote vous comprendrez que Don Juan va s’en sortir un moment ou l’autre.

Le naufrage de Don Juan d’Eugène Delacroix

Bon-Adrien Jeannot de Moncey maréchal d'Empire et duc de Conegliano

Bon-Adrien Jeannot de Moncey maréchal d’Empire et duc de Conegliano

Un autre personnage que j’aime beaucoup sur le tableau se trouve lui à la poupe. Emmitouflé dans son manteau/cape rouge, il porte un chapeau. Il me fait penser au maréchal Moncey, pour le bicorne de Maréchal d’Empire. Le chapeau des « emplumés », comme les appelait la troupe. Sinon il me fait aussi pensé à un con. Regarder l’homme debout à sa gauche, le vent est si fort que son manteau est presque à l’horizontal. Je dis attention, avec de telles rafales c’est des coups à ce que le chapeau s’envole. A moins qu’il ne se soit assis dessus et ne l’ai mis sur sa tête que pour le temps du tableau. A moins que l’humidité et un peu d’ingéniosité aient comprimé le chapeau autour de son crâne. A moins qu’il s’en foute de la perdre son chapeau à con, il est condamné, résigné lui aussi mais à l’autre extrémité du tableau.

Le naufrage de Don Juan d'Eugène Delacroix

Le naufrage de Don Juan d’Eugène Delacroix

Pour tous les hermétiques à la poésie de Byron je vous épargnerai la lecture du Don Juan, le sévillan s’en sort. Il est même le seul rescapé, les autres sont morts ou ont été dévorés. Je compte une vingtaine de personne sur le bateau, moins Don Juan, dix-neuf. Petite leçon de mathématique culinaire. Soit un matelot de 65 kilos désigné à la courte paille comme devant servir de repas du soir. Soit dix-huit gaillards affamés combien faudra-t-il de temps pour finir le marin en croûte de sel ?

Le naufrage de Don Juan d’Eugène Delacroix

Cette hypothèse doit aussi tenir compte du fait que les rescapés n’aiment pas tous le marin en croûte de sel. Mais je pense que l’on peut nourrir une barque de vingt personnes pendant deux jours avec un seul marin. Donc, plus le temps va passer, plus le temps nécessaire à la consommation de son prochain sera long. D’autant que l’on se jette sur le premier à cause de la faim. Mais après on se lasse.

Le naufrage de Don Juan d'Eugène Delacroix

Le naufrage de Don Juan d’Eugène Delacroix

« Quoi encore de l’enseigne de vaisseau ? Mais on en a déjà manger hier ! » Donc sur la base d’un matelot qui nourrit dix-huit personnes pendant deux jours. Il faudrait dériver quarante jours, avant que tout le monde se soit mangé. Sachant qu’avec le temps on met plus de temps à manger son prochain puisque l’on est mathématiquement moins nombreux. Bref, le canot aurait dérivé pendant quarante jours en mer Méditerranée sans croiser ni bateau, ni île. Et après plus de quarante jours de jeûne, Don Juan serait le seul rescapé. Question quand sur le bateau il ne resta plus que Don Juan et le pénultième rescapé, ont-ils joué à « Pince-mi et Pince-moi sont dans un bateau ? » Est-ce Don Juan qui l’a tué ? Don Juan, Assassin ! Don Juan est-il juste le dernier rescapé du Championnat du monde 1840 de jeûne ? Un doute plane… Voyons le poème de Byron plus comme une métaphore que comme une quelconque expérience scientifico-maritime. Le docteur Bombard prouvant ultérieurement que la survie en haute mer n’implique pas l’anthropophagie. Enfin cette conclusion vient peut-être du fait qu’il était seul en mer.

Le naufrage de Don Juan d'Eugène Delacroix

Le naufrage de Don Juan d’Eugène Delacroix

Delacroix, comme Géricault ne montre pas l’abomination humaine. Ce qui les intéresse ceux sont les hommes. Des hommes perdus, des hommes face à des choix, la prise de décision des hommes, des hommes abandonnés. Je connais trop le radeau et son histoire pour faire preuve d’impartialité sur le traitement du tableau mais Le naufrage de Don Juan c’est différent.

Le naufrage de Don Juan d’Eugène Delacroix

Malgré une très faible fréquentation des poèmes inachevés de Byron, un manque d’intérêt flagrant pour le personnage de Don Juan, je suis fasciné par l’accrochage de ce tableau au Louvre. Quand je le croise, je me mets toujours sur le côté pour suivre ces flots de touristes qui effectuent toujours le même mouvement : le radeau, glissement à droite, la barque de Dante, glissement à droite, la Liberté, demi-tour, La mort de Sardanapale, mouvement vers la droite en petite foulée pour aller voir le Sacre. Les touristes passent à proximité du Naufrage de Don Juan sans le regarder, le zappent, l’évitent. C’est dommage.

GalerieJ’avais lu sur un excellent blog (ici je crois) que Delacroix était le pair des impressionnistes. En zoomant sur le tableau on se noie dans les couleurs comme une barque dans l’océan (j’ai honte pour cette dernière phrase, genre métaphore à deux sous). Mais au final je l’aime ce tableau et je ne sais pas ce qu’est devenu le chapeau du monsieur. Et si vous ne me croyez pas, venez voir.


AVERTISSEMENT : Les statistiques du blog indiquent que vous avez une véritable passion pour ce tableau. Ceci est encore plus surprenant quand on voit le ballet organisé pour l’éviter par les visiteurs. Je n’arrive pas à déterminer si c’est lié à une étude thématique de Don Juan en prévision du Bac Français ? Si Delacroix est au programme de l’École du Louvre ? Ou si le cannibalisme en milieu maritime vous passionne ?

S’il prenait l’envie à un élève de recopier le contenu de ce qu’il aura lu ici, je ne l’encourage pas mais ne m’y oppose pas non plus, nonobstant le fait que je décline toute responsabilité pour le zéro pointé qui s’en suivra. Je suis certain que vous avez bien plus d’imagination que moi, alors prouvez-le dans votre dissertation et bonne chance pour les épreuves.

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