La descente de croix

Au Louvre, j’aime La descente de croix par Maître de Saint-Barthélémy. Car rien ne vaut une bonne descente de croix pour ce qui est de la rigolade. Mais histoire de corser un peu la chose, je vous ai choisi de la descente de croix germanique. C’est plus âpre au premier abord mais ensuite, c’est délicieux.

La descente de croix de Maître de Saint-Barthélémy

La descente de croix de Maître de Saint-Barthélémy

D’abord sur la germanicité du tableau. Comment reconnaître un tableau flamand, d’un tableau germanique ? Tous deux font fort usage de détails, tous deux ne lésinent pas sur les rendus des personnages, tous deux aiment à peindre et dépeindre les tenues aux plus près des modes. Mais alors où se cache la différence ? Quand le flamand est doux, le germain est dur. Là où la peau du germain est blanche, celle du flamand est rose. Ici les personnages représentés sont très blancs et très durs. C’est du germain mon cousin !

La descente de croix de Maître de Saint-Barthélémy

La descente de croix de Maître de Saint-Barthélémy

La descente de croix de Maître de Saint-Barthélémy

La descente de croix de Maître de Saint-Barthélémy

Avant de détailler la richesse du tableau, petit retour historique sur le pain. Déjà les plus circonspects se demandent pourquoi je vais me perdre dans de telles circonvolutions boulangères. Avant, dans les temps reculés, la consommation excessive de pain pouvait provoquer une grosse brioche (cela n’a pas changé) mais vous pouviez aussi, en échange d’une tartine, avoir la gangrène, des hallucinations, des convulsions (au choix ou combiné). Génial ! me diront ceux qui n’arrivent plus à rentrer dans leurs chaussures ! D’enfer ! me répondront les toxicos en manque d’extasies. Ces effets sont rassemblés sous l’appellation du mal des ardents dû à l’ergot de seigle. Seigle = farine, farine = pain, CQFD.

La descente de croix par Maître de Saint-Barthélémy

La descente de croix par Maître de Saint-Barthélémy

Et que faire quand on ne sait d’où vient un mal ? Et comment le traiter ? Prier ! Et c’est ainsi que saint Antoine devint l’intercesseur de ce type de maladies. On fait donc venir du Moyen Orient les reliques de Saint Antoine (En vérité c’est une paire de côtelettes de porc que les infidèles ont chèrement vendue comme reliques de saint Antoine, si ça se trouve), on les met dans une chasse, on construit une abbaye autour ; avec billetterie à l’entrée et boutique de souvenirs à la sortie et les moines se mettent à brasser les écots des pèlerins. Puis, après ils décident de fonder un ordre. Fiscalement plus intéressant car les bénéfices passent alors en… Nous nous égarons mais c’est ainsi que naissent les Antonins ou Théatins et comme logo ils prennent la lettre Tau qui a le bon goût de ressembler à la perfection à une béquille de malade, les choses sont bien faites !La descente de croix de Maître de Saint-BarthélémyA la belle époque (XVème siècle) les Théatins’boys sont jusqu’à 10 000 frères. Mais les progrès de l’agronomie, dont on ne parle jamais assez comme cause du déclin des ordres religieux, provoquèrent la fin des Antonites. Ce petit rappel historique car en examinant le contour du tableau vous pourrez voir le Tau, symbole des Antonites qui avaient commandé ce tableau pour leur succursale de Paris basée rue … saint Antoine, les choses sont vraiment très bien faites !

La descente de croix de Maître de Saint-Barthélémy

La descente de croix de Maître de Saint-Barthélémy

Comment était fichue la salle qui accueillait le tableau, on ne le sait, mais sa forme correspond plus à des besoins techniques qu’à des critères esthétiques, même chez les germaniques à l’esprit très carré. Cela permet cependant de diviser le tableau en quatre zones que j’ai judicieusement nommé Le haut, La gauche, la droite et le milieu. Voyez comme parfois je peux faire preuve d’une folle imagination.

La descente de croix de Maître de Saint-Barthélémy

La descente de croix de Maître de Saint-Barthélémy

Dans une espèce de circonvolution autour du tableau commençons donc par celui que justement on décroche de la croix, le-fi-fils-à-sa-maman ! Alors comme à son habitude il fait la gueule. Mais pour une fois il a une bonne raison, il vient de passer des heures à faire l’épouvantail sur le Golgotha. Pas certain que nous souririons à moins. Le type germanique du tableau se croit autoriser à donner force détails sur les plaies aux pieds, à la tête voir même aux mains. Et que je rajoute des gouttelettes de sang et que les trous sont béants. Bref à l’allemande.

La descente de croix de Maître de Saint-Barthélémy

La descente de croix de Maître de Saint-Barthélémy

La descente de croix de Maître de Saint-Barthélémy

La descente de croix de Maître de Saint-Barthélémy

La descente de croix de Maître de Saint-Barthélémy

La descente de croix de Maître de Saint-Barthélémy

Techniquement je doute que les romains crucifiaient en clouant la paume de la main. Je penche plutôt pour le poinçon juste sous le poignet au niveau de la jonction des radius et cubitus. A vue de nez il fait combien le Jésus ? 65, 70 kilos ! Je crains qu’un tel poids soutenu uniquement par un clou au niveau de la paume ne provoque un déchirement de la main avec le risque qu’il se casse la gueule de la croix. Imaginez un crucifix avec Jésus face contre terre plié en deux ! Alors que cloué dans l’avant-bras, les os, tendons et muscles du poignet permettent de retenir la chute. Et en outre cela permet de faire coucou de la main à sa maman.

La descente de croix de Maître de Saint-Barthélémy

La descente de croix de Maître de Saint-Barthélémy

Quel art de la transition pour continuer mon exploration du tableau sur la gauche avec les Crying Singers, plus connus chez nous sous le nom des pleureuses. Au milieu du trio, Marie qui ne semble pas bien du tout, je suggèrerai de lui faire rapidement respirer des sels, de l’allonger en lui relevant les arpions. A la couleur de la peau elle a l’air à peine plus fraîche que son fiston. Le réalisme germanique c’est d’aller jusqu’à peindre des larmes qui coulent de ses yeux. C’est vachement dur de peindre la transparence de la larme. A moins que son fils ne sente l’oignon. Ce n’est qu’une hypothèse, je fréquente assez peu les lieux de crucifixion.

La descente de croix de Maître de Saint-Barthélémy

La descente de croix de Maître de Saint-Barthélémy

Derrière nous retrouvons Jean soutenant Marie…, toujours là le Jeannot, et Madeleine qui soutient le bras de Jésus. A moins qu’elle ne tente de tirer dessus pour le faire descendre plus vite. Mettez-vous à sa place ça prend des heures à clouer et tout autant à déclouer. En plus à cette époque il devait déjà y avoir Plus belle la vie. Pas question de rater un épisode.

La descente de croix de Maître de Saint-Barthélémy

La descente de croix de Maître de Saint-Barthélémy

Je préfère la Maie-Madeleine du baiser fougueux qu’elle lui administre sur le Parement de Narbonne. elle y est bien plus touchante. Toujours dans le trio je sens les jeunes lecteurs s’interroger. Non jeune lecteur, Marie n’est pas la femme-élastique de tes comics même si je comprends ta question quand je regarde avec attention la forme de ses doigts. De la même manière je ne pense pas que Jean était pivot dans l’équipe du J.B.C. (Jérusalem Basket Club) malgré son 52 fillette qui dépasse de sous sa robe. Bon vous avez fini de vous moquer ! Je ne reste pas plus longtemps sur cette partie du tableau si c’est pour supporter vos railleries.

La descente de croix de Maître de Saint-Barthélémy

La descente de croix de Maître de Saint-Barthélémy

La descente de croix de Maître de Saint-Barthélémy

La descente de croix de Maître de Saint-Barthélémy

Et je continue ma ronde qui m’élève vers la partie supérieure. Notez d’abord la croix qui n’est plus qu’un bâton. Outre que cela permet de rentrer dans la zone dédiée pour le tableau, c’était aussi un fait, le prisonnier ne transportait pas sa croix, mais juste la poutre horizontale à laquelle il allait être très attaché. Cela permettait de créer des liens. C’est technique. Vous imaginez le prisonnier transportant sa croix, mais une fois sur place il faut creuser, l’enfoncer, cimenter la base que cela ne tombe pas. Les romains étaient bien trop pratiques. Ils plantaient des poteaux en amont et on faisait monter le prisonnier avec son tronçon horizontal.

La descente de croix de Maître de Saint-Barthélémy

La descente de croix de Maître de Saint-Barthélémy

Contre le montant de la poutre une échelle où deux aides descendent le condamné. Donc quand je disais 65, 70 kilos je devais être dans la fourchette basse. En outre j’imagine assez mal les romains prendre autant de soin pour virer un condamné à mort. Mais peut-être que pour le couvent de la rue saint Antoine Maître de Saint-Barthélémy a préféré enjoliver les choses.

La descente de croix de Maître de Saint-Barthélémy

La descente de croix de Maître de Saint-Barthélémy

De la même manière, je me suis longtemps interrogé sur la paire de mule au pied de la croix. Aucun évangile n’en parle.

La descente de croix de Maître de Saint-Barthélémy

La descente de croix de Maître de Saint-Barthélémy

La montée au Golgotha ne se faisait pas sur une route goudronnée. Les romains mettaient-ils à disposition des condamnés une paire de chaussons ? Et dans ce cas avaient-ils une taille unique ou leur stock permettait de répondre à n’importe quelle pointure ? Les chaussons étaient-ils consignés ? A la charge des familles ? Offerts ? Bref je me suis vraiment creusé la tête sur ces satanés (ou divins) chaussons, avant de me rendre compte que l’aide le plus élevé (sur l’échelle, pas en grade) était monté en chaussettes. En fait ce doit être ses chaussons qu’il a soigneusement alignés au pied de la croix. Mais n’est-ce pas dangereux de monter des barreaux patinés par les ans en chaussettes ? Cela glisse.

J’ai gardé pour la fin ma partie préférée du tableau, toute celle qui constitue la droite du tableau. D’abord il y a cet homme qui soutient Jésus mais ressemble plus à un méchant chasseur dans un conte des frères Grimm qu’à un soldat romain en garnison en Palestine.

La descente de croix de Maître de Saint-Barthélémy

La descente de croix de Maître de Saint-Barthélémy

Puis il y a cette femme qui récupère la couronne d’épines. Mais pour quoi faire ? Un dessous de plat ? La monter en lampe de bureau ? La vendre sur Ebay ? Je crois que c’est cette dernière version qui doit être retenue puisque saint Louis fera l’acquisition d’une épine de la Couronne (elle a été revendue à la découpe) qui est exposée dans la Sainte Chapelle, à Paris. Revendre sous le manteau les affaires de celui qui chassât les marchands du temple, c’est une cruelle image de la vanité des hommes.

La descente de croix de Maître de Saint-Barthélémy

La descente de croix de Maître de Saint-Barthélémy

Mais ma préférée, ma What That Fuck du Louvre c’est la dame qui est au premier plan sur le panneau de droite. Le pendant de Marie sur celui de gauche. Mais quand la seconde est tellement effondrée qu’elle ne sait quoi faire de ses dix doigts, celle de droite à une double attitude fantastique. De la main droite, elle soutient mollement la cheville de Jésus, mais sa position et la forme de son poignet indique clairement qu’elle « fait genre » et qu’elle ne supporte rien du tout. De la main gauche elle se soutient le nichon. C’est quoi le truc ? C’est une copine du peintre qui tentait de l’exciter pendant les séances de pause ? C’est comme cela, à chaque descente de croix il faut une femme qui se tripote les boobs ?

Surtout que si l’on sent, à la rougeur de ses yeux, qu’elle a pu pleurer un peu, elle semble tout à fait remise de ses émotions. C’est vraiment toute la main qui remonte du ventre pour venir attraper le nichon et le ré-hausser dans son bustier façon « Moi aussi j’ai de la poitrine ! » A tel point que j’ai pensé qu’une sorte d’image se cachait dans cette représentation. J’ai donc consulté d’autres représentations de la même scène :

Retable de la Déploration du Christ de Joos van Cleve

Retable de la Déploration du Christ de Joos van Cleve

La pieta de Saint-Germain-des-près

La pieta de Saint-Germain-des-près

Il n’y a que dans cette Descente de la croix que l’on voit une niaiseuse jouer avec sa poitrine. Attention, je ne me pose pas du tout en Père-la-pudeur, bien au contraire. Je trouve génial d’imaginer le réfectoire des Antonites boulottant leurs miches devant la demoiselle qui joue avec ses Roberts.

Mais au-delà de la coquine j’aime dans ce tableau le réalisme poussé à l’extrême, la dureté des traits. Les scènes religieuses c’est le domaine des italiens, mais c’est toujours un petit sourire en coin, un drap qui vient se caler sur la plaie sanguinolente. Ici rien de tout cela. Pas de paysage, juste la richesse des tenues du Moyen Age en décalage historique et la dureté des traits. La peine, la souffrance, l’abandon, la douleur, tout est ici exprimé avec, malgré tout, une richesse de couleurs et un chatoyant qui rend l’ensemble très agréable au regard. Et si vous ne me croyez pas, venez voir.


Sur le thème de saint Antoine au Musée du Louvre :

Saint Antoine abbé de Giovanni Bellini

Saint Antoine abbé de Giovanni Bellini

Saint Antoine abbé de Matteo Giovannetti

Saint Antoine abbé de Matteo Giovannetti

Saint Antoine abbé de Maître de l'Observance

Saint Antoine abbé de Maître de l’Observance

Saint Antoine

Saint Antoine

La tentation de saint Antoine par l'ivresse de David Teniers

La tentation de saint Antoine par l’ivresse de David Teniers

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