L’âne frotte l’âne

Au Louvre, j’aime quand l’âne frotte l’âne. Pour une fois, notre bestiole du jour ne sortira pas tout droit du sous-continent indien, comme c’est trop souvent le cas ici. Je souhaitais vivement rendre un hommage à l’âne qui orne les œuvres du Musée du Louvre. L’âne, le mal-aimé des écuries, le moqué des basses-cours. Existe-t-il un autre animal qui concentre sur sa personne autant d’expressions négatives dans la langue française ?

La nativité de Juan Correa de Vivar

« Comment, s’exclameront les férus de chevaux qui me trouveront bien cavalier, tu n’as pas consacré un seul billet au cheval et tu vas te répandre dans le picotin du bourriquet ?! » Oui, je fais l’âne ! Mettez-vous à ma place, un instant. Un cheval c’est beau, c’est puissant, c’est massif. J’ai déjà tout dit dans deux billets sur la Course de chevaux, dit traditionnellement Le derby de 1821 à Epsom et Le départ pour la chasse, à proximité d’un palais, de l’admiration que je voue à Théodore Géricautl et Philips Wouwermans, les deux grands peintres équins du Musée du Louvre. Qu’écrire de plus ?

La nativité de Giovanni di Franco di Piero

L’adoration des bergers de Charles Le Brun

« Donc parce que Géricault et Wouwermans peignent à merveille le cheval, tu préfères faire l’âne bâté et le panégyrique des plus idiots des équins ? » N’y voyez qu’une ressemblance entre l’animal et l’auteur de ce blog. Et puis j’aime bien l’âne. Je peux crâner sur mon goût pour les ours ou les cerfs, mais j’aime l’âne, ses oreilles trop grandes, sa queue ridicule et ses yeux dans lesquels brille une forme de lassitude dont on n’arrive jamais à déterminer si c’est la lassitude face au monde ou la lassitude face à l’âne qui regarde l’âne.

La fuite en Égypte de Sébastien Bourdon

Douze scènes de la vie de la Vierge de Giovanni Francesco da Rimini

« Soit, puisque tu persistes à parler du plus stupide des équidés nous espérons juste que tu nous épargneras les crèches et autres fuites en Égypte. On va voir si tu fais toujours le mariole avec cette contrainte et si tu ne regretteras pas notre bien aimé cheval. » Alors je relève le gant, ni crèche, ni fuite en Égypte à partir de maintenant.

L’entrée des animaux dans l’arche de Noé de Jacopo dal Ponte

Portrait de la marquise de Pompadour de Maurice-Quentin de La Tour

Vous pensiez ainsi me priver de représentations de l’âne dans les œuvres du Musée du Louvre ? Heureusement je connais mieux le musée que vous l’histoire des équins. Notez que je n’aurais jamais imaginé les amateurs de chevaux si vindicatifs.

Muletière près d’un gué de Nicolaes Pietersz Berchem

Religieux quêteurs à qui une jeune fille donne des œufs de Giuseppe Gambarini

D’abord, connaissant vos habitudes de citadins, laissez-moi vous apprendre à différencier un âne d’un cheval. Il existe deux moyens très simples et à la portée du premier âne venu pour établir le distinguo. Et comme mes distinctions sont bien faites, selon que vous arriviez par la face ou les fesses vous pourrez reconnaître l’âne du cheval.

Saisons de Nicolas Lancret

Par la face : Le cheval est doté de deux excroissances au-dessus de sa tête là où l’âne possède de magnifiques oreilles qui pointent haut vers le ciel. Acceptons cependant que la taille des pavillons ne semble pas le rendre plus apte à l’écoute les consignes. Généralement couvertes d’un pelage et d’un duvet tout doux, elles sont très agréables à caresser (je parle toujours des oreilles). Ben quoi ? J’aime caresser les oreilles des ânes, chacun ses plaisirs…

Tête de cheval blanc de Théodore Géricault et Le Christ des rameaux

Par les fesses : Le cheval possède une longue touffe de poils que les plus fins connaisseurs nomment la queue et que toutes les petites filles rêvent de peigner à l’infini (ce n’est pas plus étrange que de caresser des oreilles d’âne). L’âne qui n’aime pas l’idée d’avoir du crottin dans les crins dispose au même endroit d’une tige terminée par une courte touffe de poils.

Cavalier en armure tenant un drapeau d’Antoine-Charles-Horace Vernet et Le Christ des rameaux

De quelque extrémité que vous le preniez, vous savez à présent reconnaître un âne d’un cheval. « Et les bardots, les mulets, les baudets, ces croisements qui donnent des animaux avec de grandes oreilles mais des queues touffues ou de petites oreilles et des queues raides ? Ah, ah, ah, tu seras bien en peine d’établir une différence maintenant. » Je redis ma surprise devant le vert langage des palefreniers. Il existe donc une ultime solution pour différencier les deux. Là où l’âne se nomme BourriquetModestine ou Gris-Gris, symbole de sa discrétion ou du manque d’imagination de ses propriétaires ; le cheval se boursouffle l’égo avec des noms comme Idéal du GazeauSpike du Manoir ou Akim du Cap Vert. Cette noblesse du nom justifie que le cheval parade fièrement là où l’âne broute mollement.

Paysage avec Absalon percé d’une lance par Joab

Mulets portant des charges

Les charlatans italiens de Karel Dujardin

Scènes de la vie de saint Jérôme de Sano di Pietro

Ultime différence physique mais qui oblige à tâter de la croupe, l’âne dispose d’un cuir bien plus épais que celui du cheval. Cette spécificité lui est venue avec le temps puisque l’âne consacre sur sa seule personne toutes les critiques, sarcasmes, moqueries et humiliations possibles. Depuis la nuit des temps, depuis les romans de Renart ou de Fauvel, en passant par les fables d’Ésope et La Fontaine, sous les quolibets d’Aliboron ou du scolasticien Buridan, l’âne a été le point d’attention de toutes les railleries. Mais l’âne s’en fiche, il prend tout cela avec placidité.

Pierrot, dit autrefois Gilles de Jean-Antoine Watteau

Les noces de Thétis et Pelée de Bartolomeo di Giovanni

Loth et sa famille quittant Sodome, conduits par des anges ou La fuite de Loth de Piero Paulus Rubens

Pas de cartel

Cheval blanc dans un paysage d’Italie de Karel Dujardin

Les voyageurs élégants, dit autrefois Paysage avec paysanne sur un mulet de Jan Both

Vue d’Avignon, de la rive droite du Rhône, près de Villeneuve de Joseph Vernet

Les bords du Cousin près d’Avallon (Bourgogne) de Charles Daubigny

La prédication de saint Jean-Baptiste de Filippo Napoleatano

Des déserts de Darius aux quais du Pirée, des pentes du Palatin à la platitude flamande, des pyramides pharaoniques aux forêts royales, l’âne est membre de droit du bestiaire universel. Partout et de tout temps il y a eu, il y a et il y aura des ânes (si vous doutez, regardez autour de vous). Un cuir épais, un physique trapu, une force de la nature, une endurance à toute épreuve et un prix abordable expliquent l’engouement des pauvres pour cet animal.

Mastaba d’Akhethétep

Pyxide d’al-Mughira

Le marché aux herbes à Rome (Italie), près du Capitol. Vue de fantaisie de Johannes Lingelbach

Mastaba d’Akhethétep

Salle du manège

Âne dérobant des fruits

Une rue à Smyrne d’Alexandre-Gabriel Decamps

Plaque rectangulaire (targa) : Moïse frappant le rocher

Saint Antoine et le miracle de la mule de Domenico Mecarino

La chasse d’Annibal Carrache

Âne – Bronze à patine verte

Frise à inscription coranique

L’éruption du Vésuve de Michael Wutky

L’ivresse de Silène d’Antoine-Laurent Dantan

Les riches, qui refusent obstinément de faire comme les pauvres, décidèrent que le cheval était bien plus enthousiasmant. Et je ne m’attarderai pas sur l’armée qui décrétât qu’un militaire sur un âne cela frisait le pléonasme, l’enthymème.

Le cheval pie de Paulus Potter

Cheval turc dans une écurie de Théodore Géricault

Cinq chevaux vus par la croupe, dans une écurie de Théodore Géricault

Comme le pauvre n’a jamais vraiment réussi à trouver le temps de parader sur son âne pour émoustiller les filles, il décida que sa monture lui servirait à transporter tout et n’importe quoi. Le bât sur l’échine, l’âne est alors équipé pour conduire au marché le paysan venu se délester de ses productions. C’est la représentation de la pauvre bête la plus courante au musée : Bâté, caparaçonné, harnaché, ployant sous la charge.

Le Christ chassant les marchands du temple de Giovanni Benedetto Castiglione

La cantinière ou Cavaliers dans un camp militaire de Philips Wouwerman

Le passage du bac de Nicolaes Pietersz Berchem

Plat ovale animé de personnages

Halte de chasse de Charles-André Vanloo

Vue de fantaisie du Campo Vaccino à Rome (Italie) avec deux ânes de Cornelis van Poelenburgh

Paysage avec paysans conduisant un troupeau de Willem de Heusch

Le buisson ardent de Francisco Collantes

Grange ruinée éclairée par le soleil. Intérieur des écuries de Mécène à Tivoli de Jean-François Légillon

L’arc de triomphe d’Orange d’Hubert Robert

L’autre intérêt de l’âne sur les tableaux vient de son caractère que l’on imagine buté et donc prompt à réagir vivement. Là où le cheval est représenté en majesté, se cabrant avec grâce mais docilité sous la main en-dedans de son cavalier, l’âne peut faire toute les bêtises du monde. Ruades, roulades, passement de jambe, vautré, l’âne permet à l’artiste de se détendre les pinceaux du classicisme des représentations du cheval. Quand on veut représenter un cheval en train de faire l’idiot, on montre un âne. Un âne fait l’âne, c’est ce que l’on attend de lui, même sur les tableaux.

Officier de chasseurs à cheval de la garde impériale chargeant de Théodore Géricault

Le passage du bac de Nicolaes Pietersz Berchem

Paysage avec deux pâtres et une femme sur un âne d’Herman van Swanevelt

Le bocage. Vaches, âne moutons près d’un ruisseau de Karel Dujardin

D’ailleurs ma tendresse pour l’âne est partagée par les artistes. Le Musée de Louvre regorge de chevaux éventrés, les quatre pattes en l’air et le cavalier dessous. Pas d’âne. Pas un âne qui ne s’effondre sous sa charge. Jamais vous ne verrez d’anus d’âne au Musée du Louvre. Parce que tous les artistes ont une inclination pour l’âne. L’âne, comme eux, doit faire preuve de beaucoup d’humilité.

La bataille d’Ivry et la reddition de Mantes de Matthieu Jacquet

Grand combat de cavaliers et de fantassins de Philips Wouwerman

Rondache avec scène de combat de Pierre Penicaud

Au Louvre, j’aime l’âne

En effet l’âne est l’humilité à lui tout seul. J’ai promis donc je ne vais pas illustrer cela par des vues nocturnes de Bethléem ou la fuite en Égypte, cependant Marie voyage juchée sur un âne. Elle ne fait pas le trajet en deux-chevaux. Quand Jésus entre dans Jérusalem, il le fait, monté sur un âne.

Diptyque : Scène de la Passion

Le Christ des rameaux

A l’inverse, la puissance royale, impériale, militaire ne peut s’exprimer qu’à dos de cheval. Un homme sur un cheval est celui qui sait tenir les rênes, maîtriser les ardeurs bestiales et donc tenir son armée. Un homme sur un âne est celui qui accepte le train cahotant de l’animal, il le subit.

Louis XIV de François Girardon

Le plus bel exemple tient en deux interprétations du franchissement des Alpes par Naboléon. D’abord en puissance chez David (est-ce étonnant ?) ensuite la représentation de Delaroche. Même lieu, même personnage, notez combien la puissance du général diffère selon la monture. Mieux vaut bien chevaucher un âne, que de se faire désarçonner par un cheval jurent les ibères. Et les ibères étaient rudes pour Naboléon.

Bonaparte franchissant les Alpes de Jacques-Louis David

Bonaparte franchissant les Alpes en 1800 de Paul Delaroche

En guise de conclusion, voici Ésope livrant sa fable Le cheval et l’âne : « Un homme avait un cheval et un âne. Un jour qu’ils étaient en route, l’âne, pendant le trajet, dit au cheval : Prends une partie de ma charge, si tu tiens à ma vie. Le cheval fit la sourde oreille, et l’âne tomba, épuisé de fatigue, et mourut. Alors le maître chargea tout sur le cheval, même la peau de l’âne. Et le cheval dit en soupirant : Ah ! je n’ai pas de chance ; que m’est-il arrivé là, hélas ! Pour n’avoir pas voulu me charger d’un léger fardeau, voilà que je porte tout, avec la peau en plus. Cette fable montre que, si les grands font cause commune avec les petits, les uns et les autres assureront ainsi leur vie. » Et si vous ne me croyez pas, venez voir.


Sur le thème de l’âne au Musée du Louvre :

Paysage avec les ruines du mont Palatin à Rome (Italie) de Piero Paulus Rubens

La vierge et l’enfant entourés de saint Benoît et saint Quentin, et deux anges de Francesco Marmitta

La vierge et l’enfant entourés de saint Jérôme et saint Zénobe de Mariotto Albertinelli

La crucifixion d’Andrea di Bartolo

Galerie de vues de la Rome antique de Giovanni Paolo Panini

Les chasses de Maximilien – Le mois de mai (signe des Gémeaux)

Coupe : La marche de Silène de Nicola di Gabriele Sbraga

Retable italien de l’atelier des Embriachi

Paysage d’Italie : vue d’Isola del Liri, près de Sora de Jean-Joseph-Xavier Bidauld

Pavement de l’église Sainte-Christophe, Qabr-Hiram (Liban)

La rue et la mosquée al-Ghouri au Caire de John Frederick Lewis

Tenture de l’Histoire de Moïse : Moïse faisant jaillir l’eau du rocher

Paysage montagneux avec famille de paysans se reposant au bord d’un chemin de Joos de Momper

Le muletier, dit aussi Paysage au château d’Alessandro Magnasco

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