Ça trompe énormément

Au Louvre, j’aime quand ça trompe énormément, hein Bouly ! Dans ma quête irraisonnée de retrouver sous les cimaises du Musée du Louvre le bestiaire kiplinien de la jungle indienne, j’ai d’abord croisé l’art de ce pays, puis les ours, les loups/chiens, les singes, seule ma détestation féline me tient à l’écart de Sher-Kan. A chaque fois c’est la même chose, je commence à écrire mon sujet en même temps que je cherche les pièces à photographier. Je me persuade que je ne trouverai jamais assez et pourtant à chaque fois mon regard acérer me permet d’illustrer mon billet. Ainsi je n’imaginais pas le plus important des mammifères terrestres tellement bien caché dans les œuvres.

Tigre et éléphant à la source, dit aussi Le désert indien d’Alexandre-Gabriel Decamps

Car si l’éléphant remonte à la plus haute Antiquité, voir même à la plus basse préhistoire avec son cousin le mammouth et autres mastodontes, sa haute taille et son large physique semblent effrayer les parquets cirés du Musée du Louvre qui craignent certainement de céder sous son poids. Où la recherche de l’éléphant donne l’impression d’accoucher d’une souris.

Éléphant monté par un indien d’Antoine-Louis Barye

Puisque nous remontons à la préhistoire, prenons les strates historiques des collections du Musée du Louvre. Les Égyptiens ne connaissent pas l’éléphant. Soyez chat, alligator, ibis, scarabée et l’on fera de vous un dieu dans la vallée du Nil, mais l’éléphant est tout bonnement absent. « Sombre idiot tu imagines la momification d’un éléphant ? » J’imagine d’abord que quand on aime on ne compte pas et pour mémoire les égyptiens ont bien fait de l’hippopotame un dieu, donc pourquoi pas de l’éléphant. Mais admettons que sur le continent africain l’éléphant se limite à la zone équatorienne et donc assez loin de l’Égypte. Il faudra quand même m’expliquer d’où vient l’ivoire des objets pharaoniques. Cela pousse sur les arbres du delta du Nil l’ivoire ?

Coffret au nom du roi Mérenrê

Au Louvre, j’aime les éléphants

Chez les levantins et mésopotamiens, même constat. On connait l’ivoire mais pas l’éléphant. La frontière est ténue car dans le pavillon des arts de l’Islam se trouvent quelques représentations. Admettons que sur le continent asiatique l’éléphant se limite à la zone sud-est. Il faudra quand même m’expliquer pourquoi la 105ème sourate du Coran désigne sous le nom de « ashâb al-fîl » (les gens de l’éléphant) les Abyssins, qui vivaient au Yémen. Cela pousse sur les arbres à ivoire les abyssins ?

Étoiles et croix de revêtement

Bassin – Signé Dawud ibn Salama al-Mawsili

Monnaies frappées en Asie Mineure

Cambyse et Psamménite d’Adrien Guignet

Les Grecs que maintes guerres mirent au contact de l’Est oriental préfèrent offrir un cheval aux troyens qu’un éléphant. Que l’on m’offre un cheval en bois, je penserais avoir passé l’âge de faire du manège, mais un éléphant en bois, quel panache ! L’éléphant permet parfois à Dionysos d’aller s’arsouiller en soirée, mais c’est tellement rare. Admettez que l’éléphant de Milo ou la Victoire de Pachyderme en haut du grand escalier, cela aurait une autre gueule.

Le triomphe de Bacchus de Charles de La Fosse

Dionysos et Ariane sur un éléphant

Scène de combat : Éléphant chargeant un guerrier galate

Entrée d’Alexandre à Babylone ou Le triomphe d’Alexandre de Charles Le Brun

Au milieu de ce déni artistique tout devrait pousser à croire que l’éléphant est inconnu des romains. Imagine-t-on Milon de Crotone, les doigts dans la souche, tué par un éléphant ? Imagine-t-on Rémus et Romulus sous la mamelle éléphantine ? Et pourtant c’était sans compter sur Hannibal qui vint visiter l’Italie caparaçonné sur un pachyderme.

Annibal de Sébastien Slodtz

Alors je ne comprends pas bien comment un carthaginois a pu se procurer des éléphants, là où les voisins égyptiens n’en avaient jamais croisés ou tout le moins représentés. Mais Hannibal panique les romains qui maudiront et éloignerons l’éléphant de leurs toiles. Quelques tapisseries des exploits hannibaliens et un service dépareillé d’assiettes. Beaucoup de bruit pour rien.

L’histoire de Scipion – L’incendie du camp

L’histoire de Scipion – La bataille de Zama

L’histoire d’Arthémise

Lampe à deux becs ornés de volutes

L’Europe moyenâgeuse connaît l’éléphant. Elle le connaît même très bien mais plus pour sa matière que pour son sujet. De la bête énorme, les artistes nord-européens ne font que des gobelets ou des trompettes.

Triomphe de David

Chopes

Olifant

Crosseron : Vierge glorieuse

Olifant

Triomphe de David

Pièce d’échecs : Éléphant et son cornac

Parfois l’éléphant a le droit de paraître sur les représentations aux côtés d’autres bestioles. Avec le reste du cheptel en liberté il symbolise le paradis terrestre.

Coffret : Adam et Eve au paradis terrestre

Plaque dite « Paradis terrestre »

Je compte sur mes lecteurs, fans absolus de symbolique chrétienne et toujours prompts à reprendre mes interprétations, pour m’expliquer la raison, alors que l’éléphant est le symbole du baptême, on ne voit jamais une œuvre de Jean-Baptiste en cornac dans les eaux du Jourdain ? Voici peut-être les limites du symbolisme à l’excès. Pourquoi le seul animal représentant la chasteté, la constance, la tempérance n’est pas plus présent sur les œuvres du Musée du Louvre ? Parce que le Louvre c’est luxure, perfidie et débauche !

Éléphants d’Antoine-Louis Barye

Les tableaux religieux espagnols, les arrière-cours bataves et les petits marquis français ne permettent pas de justifier la représentation éléphantine. C’est pourtant dans cette Europe anti-éléphantique que la bête devient le symbole de la ville de Catane ; que l’éléphant trône sur le blason de la famille Helfenstein ; ou bien qu’il donne son nom au premier ordre de chevalerie danois. Ingratitude des hommes.

Mort de Sardanapale d’Eugène Delacroix

L’entrée des animaux dans l’arche de Noé avant le déluge de Paul de Vos

Car il semble évident que l’éléphant est banni des représentations, maudit des œuvres. Qu’un véritable veto s’exerce sur sa personne. Étant admis que l’on avait exclus de se moquer du physique, il doit y avoir une autre raison pour justifier sa quarantaine artistique. Cette raison est principalement technique. Un éléphant au Musée du Louvre on le reconnait uniquement car c’est marqué dessus. Courtaud sur pattes, oreilles mal proportionnées, trompe ridicule. Il semble artistiquement difficile de bien représenter un animal que l’on croise assez peu dans les rues, sous nos latitudes. Alors les artistes se basent sur les dires de l’homme, qui a vu l’homme, qui a vu l’éléphant.

Pavement de l’église Saint-Christophe – Qabr-Hiram (Liban)

Le triomphe de Bacchus de Charles de La Fosse

L’entrée dans l’arche de Noé de Pierre Penicaud

Coupe, l’entrée dans l’arche de Maître IC

Tigre et éléphant à la source, dit aussi Le désert indien d’Alexandre-Gabriel Decamps

Bassin de Johann Michael Maucher

Cafetière de Marc-Augustin Lebrun

La mort de l’éléphant

L’empereur triomphant (Justinien ?)

Pas de cartel

Plat ovale, Abraham refuse les présents du roi de Sodome de Pierre Reymond

Corne à poudre

Les représentations d’éléphant prennent, au fur et à mesure, des tournures grotesques, alors l’International Artists Board décida de frapper de bannissement l’éléphant des musées. Pour les artistes rebelles, la seule solution sera de dépeindre la bête blessée, morte, étendue. Il s’agit là d’une astuce bien connue qui permet habillement de masquer les erreurs de proportion.

La mort de l’éléphant

Alexandre et Porus de Charles Le Brun

Bassin de Johann Michael Maucher

Au Louvre, j’aime les éléphants

« Mais non pauvre abruti, certains sont assez vindicatifs, la masse des oreilles, le poids de la tête et la densité de la trompe posent un problème de poids. Il devient alors très compliqué de contrebalancer la représentation d’une sculpture qui risque à tout moment de piquer du nez… ou de la trompe. » Donc les artistes abandonnent l’éléphant au profil du cheval ou du lion. Puis-je signaler aux vindicatifs visiteurs certains béliers, avec des cornes majestueuses, posant le même problème sans pour autant empêcher leur reproduction ? Puis-je évoquer Antoine-Louis Barye qui n’eut pas de difficulté pour équilibrer ses représentations en bronze ? Je reste persuadé qu’un anathème frappe la représentation de l’éléphant au Musée du Louvre et dans les musée en général.

Mouflon

Pendentif à double protomè de bélier

Éléphant de Cochinchine d’Antoine-Louis Barye

Si vous questionnez autour de vous à propos de l’éléphant, il vous sera loué sa mémoire, sa longévité, sa bienveillance, son matriarcat. Ajouter sa symbolique chrétienne et voilà bien des vertus qui devraient  encombrer toutes les cimaises des musées. Mais dans les musées, presque rien.

Corne à poudre à tête d’éléphant

Heurtoir aux éléphants

En effet, le monde se divise en deux catégories. Ceux qui expose peu ou pas d’éléphant et ceux qui n’exposent que cela. Vous vous souvenez de l’IAB (l’International Artists Board) ? Une fois que les artistes européens, nord-africains, moyen-orientaux eurent décidé de boycotter l’éléphant, on proposa le sujet aux mayas, aztèques et incas qui déclinèrent gracieusement l’offre sous la fallacieuse excuse qu’ils ne savaient pas ce qu’était un éléphant. Alors les asiatiques s’emparèrent du sujet.

En Inde, j’aime les éléphants

En Inde, j’aime les éléphants

En Inde, j’aime les éléphants

En Inde, j’aime les éléphants

En Inde, j’aime les éléphants

En Inde, j’aime les éléphants

En Inde, j’aime les éléphants

En Inde, j’aime les éléphants

En Inde, j’aime les éléphants

En Inde, j’aime les éléphants

En Inde, j’aime les éléphants

En Inde, j’aime les éléphants

En Inde, j’aime les éléphants

En Inde, j’aime les éléphants

En Inde, j’aime les éléphants

Et quand je dis s’emparer du sujet, je reste modeste. Dans mon propos liminaire j’évoquais le bestiaire kiplinien de la jungle indienne, mais pas seulement la jungle. Qui n’a jamais traversé les déserts du Rajashtan, les vallées du Gange ou les mangroves des Sundarbans ou les slums de Bombay ne sait ce qu’est un pays où l’éléphant est tout. L’éléphant est tout en Inde, mais il est aussi tout en Chine puisque les cosmologies chinoise et hindoue font reposer leur monde sur le dos de quatre éléphants.

En Inde, j’aime les éléphants

En Inde, j’aime les éléphants

Heureusement que Ganesh est là pour équilibrer les oublis des musées sur la représentation des éléphants. Le comptable du musée se réjouira du le nombre d’œuvre d’art représentant un éléphant, mais le sociologue constatera l’écart d’un continent à l’autre. Et si vous ne me croyez pas, venez voir.

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