Inventaire

Au Louvre, j’aime profiter de la pause estivale pour faire l’inventaire et regarder différemment les œuvres. Ne plus s’interroger sur la forme, la composition, les couleurs, les rendus, la matière, les détails ; l’ensemble teinté de sarcasmes mais concentrer son attention de façon froide et stricte sur tout le reste. Haro sur les interprétations oisives et graveleuses comme c’est malheureusement trop souvent le cas ici.Au Louvre, j'aime l'inventaireImaginiez que vous consacriez plus d’une heure à visiter le Louvre. Cette seule hypothèse fait tout de suite de vous une minorité sur l’ensemble des visiteurs. Imaginez, qu’en plus de la durée, vous vous extrayez du flux touristique des Big Five O (La Joconde, La Victoire de Samothrace, La Vénus de Milo, La galerie Apollon et le Sacre de Napoléon = Joco, Samo, Milo, Apo et Napo). Imaginez que vous vous enfonciez dans ces couloirs sauvages et secrets, ces étages déserts et perdus.Au Louvre, j'aime l'inventaireAlors tel un aventurier, perdu loin de la masse du troupeau des touristes vous risquez de vous perdre. Contre votre perte géographique, le Musée du Louvre met à votre disposition un plan ; très mal fait au passage. Mais que se passe-t-il pour la perdition de votre âme chamboulée par ces artistes inconnus, ces courants ignorés, ces couleurs qui vous sautent au visage et vous ravagent le subconscient ? Là encore le Musée du Louvre, qui n’a pas l’intention d’être le radeau de la Méduse des amateurs perdus, met à votre disposition de petites bouées auxquelles vous accrocher : le cartel.Au Louvre, j'aime l'inventaireLe visiteur, à l’aise, pourra nager dans les salles du Louvre en s’éloignant des bords, prendre du recul. Le visiteur plus débutant ira, de cartel en cartel, avant d’avoir assez confiance pour gagner le milieu des salles et couloirs.img_20170202_221103_151Et si pour la première fois sur ce blog (et la seule j’espère) ce billet était totalement juste, honnête, dénué de tout second degré, cynisme et autres calembours lourdingues. Pas d’interprétation vaseuse des intentions d’artistes, pas de théologie de comptoir, pas de généalogie habsbourgeoise, de prince italien ou de comtesse espagnole, pas de chasse aux détails à outrance. Qu’enfin on arrête de ces mouvements d’aller-retour rapide sur un cannelloni (technique italienne dite de l’astiquage de la nouille) pour juste la froide vérité de l’art.Au Louvre, j'aime les cartelsDonc, le cartel reste le moyen le plus simple de ne pas perdre le visiteur, de lui permettre de se raccrocher à quelque chose de très cartésien (ou cartelsien pour les plus drôles), à une information sûre, vérifiée. Mais le cartel c’est surtout l’occasion de pointer du doigt votre inculture et d’y palier en vous fournissant un minimum d’informations sur une œuvre. 30 000 œuvres exposées, 30 000 cartels pour vous guider. A noter que le cartel est assez discret. Comme le caméléon, il prend généralement la couleur du mur sur lequel il est exposé afin de ne pas nuire à l’affichage des œuvres.Au Louvre, j'aime l'inventaireAu Louvre, j'aime l'inventaireAu Louvre, j'aime l'inventaireAu Louvre, j'aime l'inventaireDonc un cartel permet de faire figurer le nom de l’artiste (en gras), avec la ville et les années de naissance et de mort (c’est cadeau mais en plus petit). Vient ensuite le titre de l’œuvre (en gras aussi), puis le support et l’année de réalisation. Vous trouvez ensuite une courte notice qui vous permet d’avoir l’ai intelligent pendant que vous la lisez et que vous aurez oublié dès le cartel suivant. A l’ère de la mondialisation, nombreuses critiques sont formulées au Musée du Louvre sur la formulation presque exclusivement en français des cartels. Pour avoir parcouru des musées internationaux, la règle est généralement partout la même : le cartel est dans la langue du pays hôte, visitez d’autres musées et vous constaterez que c’est une règle mondiale. Pour défendre le Musée du Louvre, je tiens à préciser que certains cartels sont polyglottes. Et je vous le redis, une fois lu, le cartel est oublié. Faut-il donc se plaindre du manque de traduction ?Au Louvre, j'aime l'inventaireQuatre-vingt-quinze pourcent du cartel racontent le tableau, la sculpture ou l’objet. Sa matière de base, sa période de fabrication, sa région, son auteur. La notice permet quelques rapprochements entre artistes, vous permet d’apprendre deux, trois trucs pour briller dans les dîners en ville. Les cinq pourcent qui restent racontent la période entre le moment ou l’artiste a posé ses outils et celui où vous êtes en train de le regarder. En effet, ces cinq pourcent vous racontent comment le tableau est entré dans le musée et de quelle manière.Au Louvre, j'aime les cartelsUne fréquentation assidue du Musée du Louvre me permet de consacrer quelques visites exclusives à la lecture de la dernière phrase des cartels. Ce passe-temps permet de faire de bien belles découvertes. Tenez ce tableau :

Pince-mi et pince-moi sont dans la baignoire

Pince-mi et pince-moi sont dans la baignoire

Il est admis pour tous que ce tableau est intrinsèquement lié au Musée du Louvre. Que de tous temps il fut là. Ainsi Louis XIII, Napoléon, Chateaubriand, Proust, Clémenceau ont pu pouffer en voyant les frangines se pincer le téton. Perdu ! Il a été acquis en 1937. Bon d’accord j’admets que ce n’est peut-être pas une information primordiale pour le visiteur du musée, mais pour celui qui se plonge dans l’histoire des collections du Musée du Louvre c’est assez fascinant.Au Louvre, j'aime les cartelsCe que l’on découvre en lisant la dernière phrase des cartels est très riche d’enseignements : Qu’une très grande partie des collections a été constituée par des saisies révolutionnaires ou des saisies de biens d’émigrés. Qu’une large part des collections viennent des rois de France, héritées de leur papa mais aussi leurs commandes propres. Que certaines informations sont plus sibyllines et donc surprenantes : « Au Louvre en 1987 », avant on ne sait pas trop bien. « Censé provenir de l’église du couvent des Petits-Pères… », je ne vous félicite pas pour la tenue des registres. « Don de M. Meyerkron, ambassadeur du roi du Danemark auprès de Louis XIV, à l’occasion de la naissance du duc de Bourgogne », on a préféré le mettre au Louvre, le tableau faisait peur au petit. Notez aussi que ce n’est pas votre Sophie-la-girafe qui sera exposée au Louvre. A votre décharge vous l’avez offerte à un moutard qui n’a pas vocation à devenir roi de France.Au Louvre, j'aime les cartelsIl y a aussi les dépôts d’autres musées ou institutions au Louvre (sans date de fin annoncée sur le cartel).Mais ce qui semble un peu léger dans l’approximation de certains commentaires donne en fait sa touche d’humanité, loin de la froideur des dates de l’artiste ou du docte résumé d’un agrégé d’Histoire de l’art. « Sans doute saisi… » cela donne un côté léger fort agréable. Les œuvres deviennent presque plus humaines. Même l’immense Musée du Louvre et ses talentueux conservateurs ne savent pas trop. Cela permet de rassurer les pauvres visiteurs que nous sommes sur notre inculture.Au Louvre, j'aime l'inventaireEt puis il y a l’aspect juridique de l’acquisition des œuvres qui figure aussi sur le bas du cartel (les legs, dons et autres dations). Pour faire simple. Vous avez un Chardin, un David, un Ingres, un Delacroix et un Gros. De votre vivant vous donnez (c’est donc un don) au Musée du Louvre le David (« Bon débarras », ce n’est qu’un avis personnel). Puis vous passez l’arme à gauche (« Bon débarras », ce n’est que l’avis de votre famille). Sauf que dans votre testament vous donniez aussi au Musée du Louvre, à votre mort, le Gros. Un don à sa mort, c’est un legs. Problème, vous étiez vraiment pété d’oseille. Les services fiscaux viennent réclamer une somme rondelette à votre descendance aux titres des droits de succession. Solution, donner l’Ingres contre une réduction des frais de succession, c’est la dation. On trouve ainsi sous ces trois formes une belle quantité des œuvres. Moralité n’enfermez pas chez vous des œuvres qui seraient bien mieux pour le bonheur de tous suspendues aux cimaises.Au Louvre, j'aime l'inventaireJe ne m’attarderai pas sur le mécénat j’avoue être gêné par cet avantage fiscale qui permet de remplir les musées mais vide les caisses de l’État qui ne peut donc plus doter les musées et leur permettre d’acheter des œuvres. Toute entreprise préférera toujours être Mécène du Musée du Louvre, du Musée d’Orsay ou du Centre Pompidou que participer au mécénat pour le musée du sabot. Le risque est de voir le mécénat se concentrer sur les grands musées au détriment de tous les autres. Par contre il faut saluer la Société des Amis du Louvre qui vient régulièrement mettre la main à la poche pour l’acquisition d’œuvres diverses et variées et dont la spécificité figure alors sur les cartels.Au Louvre, j'aime les cartelsYoupi, c’en est fini des cartels ! Ce n’était pas le billet le plus poilant qui soit mais vous avez appris comment réduire vos frais de succession à la mort de Mémé. Bande de malotrus, vous croyez que je vous ai conduit, ce jour au Musée du Louvre, simplement pour disserter des subtilités du droit fiscal français ?Au Louvre, j'aime l'inventaire

Mais vous pouvez rire aussi avec les cartels. Comme celui d’un tableau d’Angelika Kauffmann où le Musée du Louvre a pris soin de corriger une interprétation erronée de l’œuvre mais considère que le précédent cartel, bien que faux, constitue une décoration qui mérite d’être laissé en l’état.

Mais vous pouvez pleurer aussi avec les cartels. Il existe une ultime catégorie qui sous un nom sibyllin fait froid dans le dos. Au bas du cartel on y lit « Attribué au Musée du Louvre par l’Office des Biens privés » c’est alors suivit d’une date puis des trois lettres MNR et d’un numéro entre 0 et 2000. La date n’est jamais antérieure à 1950 et MNR sont les initiales de Musées Nationaux Récupérations. L’Office des Biens privés s’est chargé de distribuer dans les musées certaines œuvres. Il s’agit des œuvres dont les propriétaires n’ont pas demandé leur restitution après 1945. Il s’agit des œuvres volées chez les juifs, envoyés en Allemagne (les juifs comme les œuvres) et dont seules les seconds sont revenus, notamment grâce au travail titanesque et trop mal connu effectué par Rose Valland pour répertorier ce que les nazis pillaient en France. On compte encore 2 000 œuvres MNR dans les musées français. On ne compte rien au Musée du Louvre pour saluer la mémoire de Rose Valland. C’est une honte !Au Louvre, j'aime l'inventaireTechniquement ces œuvres sont exposées dans les Musées Nationaux sans figurer dans les inventaires et bases de données des dits musées. Il n’y a pas de date de prescription pour faire une demande de restitution. Il y a juste de multiples familles qui sont en attente de restitutions et qui doivent faire face à la kafkaïenne bureaucratie des musées qui préfèrent ne pas se défaire de ces œuvres. Mais c’est un autre sujet.Au Louvre, j'aime l'inventaireComme l’impression d’avoir un peu plombé l’ambiance, permettez-moi de me rattraper avec le tableau M.N.R. 989 d’Adriaen van Ostade, une famille juive avait chez elle un tableau nommé L’Abattage du porc ?! Ce doit être cela le fameux humour juif. Et si vous ne me croyez pas, venez voir.Au Louvre, j'aime les cartels


Quoique vous puissiez penser des cartels, je trouve cela toujours mieux que de se balader avec une 3DS accrochée autour du cou. Rien de tel qu’un casque sur la tête pour partager ses sentiments devant un tableau…Au Louvre, j'aime l'inventaire

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