Marat assassiné

Au Louvre, J’aime Marat assassiné de Jacques-Louis David. Non je déconne, je n’aime ni Marat, ni David, ni particulièrement les assassinats mais le rituel introductif est ce qu’il est. Même si le révolutionnaire fou est moins sensuel qu’une Suzanne au bain, il permet de s’interroger sur la question : si vous aviez croisé Hitler dans les années 20, l’auriez-vous  tué ? La réponse est toujours « non », puisque personne ne savait que ce mauvais peintre pouvait être givré. C’est un peu le questionnement de ce billet où l’on va découvrir une personne qui va vraiment au bout de ses convictions.

Marat assassiné de Jacques-Louis David

Marat assassiné de Jacques-Louis David

Comme régionale de l’étape j’ai toujours eu une grande tolérance pour Charlotte Corday et puis surtout parce que cela ne coûte pas grand-chose de faire preuve de tempérance plus de 200 ans après. Mais que voulez-vous, les liens du pays d’Auge sont plus forts que tout, c’est la mafia sud-normande. Même si je ne cautionne pas l’exécution d’un homme comme solution. Ou alors pas tous les jours.

Marat assassiné de Jacques-Louis David

Marat assassiné de Jacques-Louis David

A main droite Jean-Paul Marat, dont le seul point commun que j’ai trouvé avec Belmondo, c’est le prénom (c’est léger, je sais, je vais donc arrêter de tracer des points communs entre eux). Face à lui les leaders de la gauche radicale font figure de moines bouddhistes, tout en sagesse et en retenu. Un vrai malade, un sanguinaire fou, un des fossoyeurs des idées de la Révolution. A main gauche, Charlotte Corday, petite noblesse normande mais sans avoir pour autant le profil de la gardienne d’oie pouilleuse dans le bocage. Elle dispose d’une instruction soignée, sérieuse, classique. Charlotte découvre quels traitements sont réservés aux nobles parisiens sur les bons conseils de Marat. J’aime aussi beaucoup que la morale de cette histoire soit donnée par une femme courageuse face à la faiblesse des hommes.

Marat assassiné de Jacques-Louis David

Marat assassiné de Jacques-Louis David

Et là vous vous demandez « mais quels traitements sont donc réservés aux nobles parisiens sur les bons conseils de Marat ? » Pendant 4 jours de septembre 1792 la foule chauffée à blanc par les éditos de Marat se rue dans les prisons pleines et massacrent gardes suisses, prêtres, aristocrates et prisonniers de droit commun. Cet épisode est resté dans les annales de la Révolution sous le nom de Massacres de septembre. Je vous vois tiquer sur la causalité difficile à établir entre quelques lignes dans un journal et le sang au bout d’une ou plusieurs piques. C’est sous la plume et sur les presses de Marat qu’est rédigé et imprimé la circulaire pour généraliser ces massacres à l’ensemble des départements français La voilà la preuve.

Marat assassiné de Jacques-Louis David

Marat assassiné de Jacques-Louis David

La suite, les rescapés gagnent la province et racontent aux hobereaux normands (dont la famille Corday) ce à quoi ils ont survécu. Et là nous avons la réaction sacrificielle de Charlotte Corday, elle doit se sacrifier pour les autres. On est dans le choix cornélien, ou familiale pour elle puisque Charlotte Corday est une descendante directe de Pierre Corneille. Au-delà du personnage cornélien pour un jeu de mot facile, Charlotte Corday est en fait l’illustration parfaite de l’héroïne racinienne.

Voici donc notre normande qui monte à la capitale bien décidée à faire rendre gorge à Marat dont les éditos dans son journal L’Ami du peuple sont des appels à la haine et aux meurtres quotidiens. Pour 40 sous elle fait l’acquisition, dans la boutique du Coutelier Badin, d’un couteau de cuisine à manche d’ébène et virole d’argent, le glisse dans son corsage, gagne la rue des Cordeliers. Elle trouve l’appartement du citoyen Marat qui est dans son bain et « elle tire de son sein le couteau et le plonge, avec une force surnaturelle, jusqu’au manche dans le cœur de Marat. Charlotte retire du même mouvement le couteau ensanglanté du corps de la victime et le laisse glisser à ses pieds. » raconte Lamartine « Charlotte Corday sort un couteau et frappe Marat à la poitrine, le trajet de la lame qui traverse le poumon droit, l’aorte et le cœur, entraîne sa mort dans sa baignoire » d’après Wikipédia.

Marat assassiné de Jacques-Louis David

Marat assassiné de Jacques-Louis David

Qui croire ? Une seule solution, sortez vos tubes à essai, vos boîtes de pétri, votre lampe à ultra-violet, chaussez vos lunettes de soleil et votre 4×4, aujourd’hui vous êtes Les Experts ami-amis du Louvre.Au Louvre j'aime Marat assassinéPremière constatation, prenez un ballon de baudruche que vous remplissez de peinture rouge, gonflez et refermez. Ensuite, percez-le avec un couteau, un aiguille, n’importe quoi qui pique et … oups j’ai oublié de préciser qu’il est préférable de faire cette expérience à l’extérieur. Vous venez de maculer murs et plafond ?! Et que constatons-nous chez David ? Rien, un mince filet de sang mais aucune projection, ni sur les murs, ni sur les draps de bains, à peine sur les papiers. Pourtant le sang devait jaillir, être en ébullition, car c’est bien connu, dans l’eau le Marat bout.

Marat assassiné de Jacques-Louis David

Marat assassiné de Jacques-Louis David

Marat assassiné - Musée Grévin

Marat assassiné – Musée Grévin

Marat assassiné de Jacques-Louis David

Marat assassiné de Jacques-Louis David

L’eau justement. La baignoire de Marat est connue car l’originale est exposée au musée Grévin. Ce n’est pas du tout cette espèce d’immense auge présentée par David. Mais vous êtes un expert, alors qui dit baignoire, dit calculs de contenance. Soit une baignoire remplie de cinquante litres d’eau et de vingt centilitres de pipi (tout laisse à croire que Marat ait pu pisser dans son bain, je laisse le soin aux experts de me démonter le contraire). Soit un corps humain contenant cinq à six litres de sang, dont nous avons brillamment remarqué que rien n’était parti sur les murs ou le papier mais c’était échappé délicatement depuis la plaie vers le baquet. Combien de litres faut-il vraiment pour teinter la flotte ? Je rappelle que la plaie est située sur la partie haute du corps. Que le sang situé dans le haut du corps a pu s’échapper par la plaie mais que le sang situé sous la plaie est très majoritairement resté dans Marat. Là encore David ment, il y a bien trop de sang dans l’eau et trop peu dans un corps humain pour la teinter ainsi. Pourquoi David ne représente pas le petit canard vibrant que Marat utilisait dans son bain ? A moins qu’il ne s’agisse d’un poisson, le Marat thon ?

Marat assassiné de Jacques-Louis David

Marat assassiné de Jacques-Louis David

Reprenons nos expériences avec petite mise au point de vocabulaire. Un couteau est composé d’une lame et d’un manche. La lame est constituée de deux faces, d’une partie basse qui tranche et que l’on nomme justement tranchant, généralement assez fine et d’une autre partie, dite dos  plus épaisse et permettant de poser l’extrémité de votre index quand vous découpez votre viande et disposez d’un minimum de savoir-vivre. Notez que l’épaisseur du dos d’un couteau  s’oppose à la finesse du tranchant, de sorte que le couteau vue de face offre une forme triangulaire (mais j’ai pas trouvé d’image pour vous le montrer donc il faut que vous le visualisiez tout seul).Au Louvre j'aime Marat assassinéCe rappel effectué, passons à la pratique. Saisissez-vous d’un couteau. Maintenant imaginez que l’on vous attaque. Cessez de lire et regardez la façon dont vous tenez votre couteau. Le dos du couteau (partie épaisse) est vers le bas le tranchant vers le haut. C’est un geste naturel, en cas d’attaque vous remonterez la lame en blessant les bras et mains de votre agresseur. A présent imaginez que vous vouliez poignarder une personne, vous allez commencer par inverser la position du manche dans votre main et surtout mettre le tranchant de la lame vers le bas, de façon à couper tout ce que vous rencontrerez sur votre passage en baissant le bras.

Maintenant regardez la forme de la plaie. Le triangle dessiné par la forme du couteau mais surtout la forme nous indique que le tranchant était vers le haut, donc plus une position de défense que d’attaque.

Marat assassiné de Jacques-Louis David

Marat assassiné de Jacques-Louis David

La preuve en image :

La crucifixion de Pedro Campana

La crucifixion de Pedro Campana

Non bien sûr que je ne prétends pas que Marat aurait tenté d’abuser de Charlotte qui se serait défendue, l’aurait tué et aurait plongé le corps dans la baignoire pour voir si Archimède avait raison. Je me contente de noter ce petit détail qui permet surtout de pointer du doigt le « talent » de David.

Marat assassiné de Jacques-Louis David

Vous vous souvenez du couteau ? Pour 40 sous elle fait l’acquisition, dans la boutique du Coutelier Badin, d’un couteau de cuisine à manche d’ébène et virole d’argent. Quelqu’un peut me rappeler la couleur de l’ébène ? Quelqu’un peut m’indiquer la couleur du manche du couteau peint par David ? Ce n’est pas le couteau de Charlotte Corday qui a poignardé Marat.

Marat assassiné de Jacques-Louis David

Marat assassiné de Jacques-Louis David

Mais nous pouvons continuer le petit jeu des bizarreries : Qui chez soit à une cagette sur laquelle on peut lire «  N’ayant pu me corrompre ils m’ont assassiné » ? Qui en a déjà vu chez des amis, dans une brocante ou des magazines de décoration ? Pourquoi Marat avait-il ça chez lui ? C’est moche et puis ça porte la poisse, la preuve.

Vous aurez aussi noté qu’il n’est pas écrit « […] elle m’a assassiné » mais bien « […] ils m’ont assassiné », Une preuve de plus que la mort de Marat serait l’œuvre d’un complot Illumito-maçonnique ? Ou la preuve que saluer le geste héroïque d’une femme, ça lui arracherait les pinceaux à David. Et puis comme il est un peu gros con phallocrate, il lui semble impensable qu’une femme seule ait eu l’idée du geste salutaire. Cela ne peut-être qu’une ruse méprisante d’un complot masculins : « ils m’ont assassiné. » A moins que derrière le ils ce soit les mots de Marat qui l’aient tué. Mais j’ai des doutes que cela aille si loin.

Marat assassiné de Jacques-Louis David

Marat assassiné de Jacques-Louis David

La suite de l’Histoire est encore plus édifiante. C’est Jacques-Louis David himself qui se charge d’organiser les funérailles, de peindre l’assassin assassiné telle la figure christique à la descente de croix, de le présenter en martyr de la Révolution. Puis David ôta sa redingote, retourna le col, fit coulisser les manches vers l’intérieur et la renfila pour aller servir Naboléon.

Quant à Charlotte elle accepta son sort et ses conséquences jusqu’au bout, elle attendit que l’on vienne l’arrêter dans l’appartement de Marat, fut jugée et guillotinée. Son crime, avoir débarrassé la Révolution d’un sanguinaire. « Un scélérat de moins rampe dans cette fange. / La vertu t’applaudit. De sa mâle louange / Entends, belle héroïne, entends l’auguste voix. / Ô vertu, le poignard, seul espoir de la terre, / Est ton arme sacrée, alors que le tonnerre / Laisse régner le crime, et te vend à ses lois ! » écrivit André Chénier dans son Ode à Marie-Anne-Charlotte Corday, avant de passer, à son tour par la case guillotine.

Marat assassiné de Jacques-Louis David

Marat assassiné de Jacques-Louis David

Le tableau ? Une fois que l’on a dit que Marat ressemble au Christ d’une Piéta dont la vierge Marie serait une baignoire-sabot on a un peu fait le tour de la question. La baignoire est fausse, le couteau n’est pas celui acheté par Charlotte. La cagette, jusqu’au petit billet tout n’est que tromperie, propagande, marketing, Davidien, en un mot. La forme est nulle, le fond est inexistant (là encore très… Davidien), je parle du fond physique du tableau. Le fond de l’œuvre est détestable, cette espèce d’élégie du martyr sur l’air de A la lanterne.

Marat assassiné de Jacques-Louis David

Marat assassiné de Jacques-Louis David

Quant à Marat lui-même, s’il a la position du Christ, son pote David lui a fait une bien étrange tête. Même en envisageant un déplacement du fichu vers le bas, il semble cacher une forme d’hydrocéphalie droite très prononcée. En fait Marat était ainsi, C’est du moins ce que confirment les portraits de l’époque.

Marat assassiné de Jacques-Louis David

Marat assassiné de Jacques-Louis David

Portrait de Marat de Joseph Boze - Musée Carnavalet

Portrait de Marat de Joseph Boze – Musée Carnavalet

Bref pendant très longtemps ce tableau ne fut plus exposé au Musée du Louvre il est revenu suite aux réaménagements des salles de peinture française, il pouvait restait dans les réserves, la peinture française en générale offre de bien plus belles œuvres. Seul intérêt du tableau, le temps d’un billet vous aurez été un expert. Et si vous ne me croyez pas, venez voir.

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