Carré d’as

Au Louvre, j’aime avoir comme main un  Carré d’as. Pas le personnage tricheur de Vol 747 pour Sydney, même si certaines similitudes existent. Non aujourd’hui nous serons  ethnologues pour plonger dans les passions destructrices du jeu. Moitié Patrick Bruel, moitié Claude Lévi-Strauss comme guidés par Tristes TropAs-de-Piques.

Le tricheur de Georges de La Tour

Le tricheur de Georges de La Tour

L’iconographie nous permet d’assurer avec certitude que l’homme joue aux cartes depuis la plus haute antiquité et pour corroborer mes dires, je me permets de porter à votre connaissance ce document d’époque, historique, vérifié comme preuve irréfutable :

Astérix - Le bouclier Arnerve

Astérix – Le bouclier Arnerve

Nous sommes bien d’accord que le document est irréfutable. Pourtant l’homme n’a pas toujours passé sa vie à taper le carton et la liste est longue de ces pratiques alternatives exposées au Musée du Louvre pour passer le temps. Ainsi au gré des tableaux vous croiserez des gens qui jouent :

  • Au craps,
La crucifixion d'Andrea Mantegna

La crucifixion d’Andrea Mantegna

  • Aux osselets,
La crucifixion d'Andrea di Bartolo

La crucifixion d’Andrea di Bartolo

  • Au Roi du silence,
Le Christ remettant les clés à saint Pierre de Guido Reni

Le Christ remettant les clés à saint Pierre de Guido Reni

  • A Chifoumi,
Le serment des Horaces de Jacques-Louis David

Le serment des Horaces de Jacques-Louis David

  • A Loup-y-es-tu ?,
Romulus et Rémus recueillis par Faustulus de Pietro Berrettini

Romulus et Rémus recueillis par Faustulus de Pietro Berrettini

  • A colin-maillard,
Le colin-maillard de Jean-Honoré Fragonard

Le colin-maillard de Jean-Honoré Fragonard

  • A Un-deux-trois-soleil,
Le rêve d'Innocent III de Guido di Pietro

Le rêve d’Innocent III de Guido di Pietro

  • A Où sont les cerfs ?,
Diane et Actéon de Giuseppe Cesari

Diane et Actéon de Giuseppe Cesari

  • A Je-te-tiens,
Paysage avec Hercule tirant Cacus de sa caverne de Domenico Zampieri

Paysage avec Hercule tirant Cacus de sa caverne de Domenico Zampieri

Mais où est donc le fameux carré d’as ? scandent les lecteurs impatients. Laissez un peu filer le temps. Du temps des madones italiennes et des prélats espagnols, peu de tapage de carton. Du temps des princes palatins et des rois capétiens, toujours très peu de représentation de belote. Imagine-t-on Achille relancer de 10 ? Non, môssieur Achille préfère aller bouder dans sa tente. Ces gens avaient de vraies et saines occupations : Ils conquièrent, pillèrent, tuèrent, guerroyèrent, gouvernèrent. Certainement pas le temps de prendre une petite au tarot. Du temps d’Achille quand on jouait au pouilleux massacreur, on y jouait sans carte et le pouilleux était un troyen.

Les adieux d'Hector et d'Andromaque de Joseph-Marie Vien

Les adieux d’Hector et d’Andromaque de Joseph-Marie Vien

Notons donc que, sans surprise, les flamands et leur goût des cabarets, sont les plus nombreux représentants de la peinture de genre « Tu coupes, je distribue ». Et qui dit cabarets flamands, dit péquenots en train de s’arsouiller, de tirer sur leur pipe en annonçant Belote, re-belote et 10 de der. Le petit peuple tape le carton et la grande noblesse jouera au tric-trac.

Pion de truc-trac : Samson et les renards

Pion de truc-trac : Samson et les renards

Les joueurs de trictrac de Maître des jeux

Intérieur de cabaret ; Partie de cartes de David Teniers

Intérieur de cabaret ; Partie de cartes de David Teniers

« Mais alors pourquoi donc s’intéresser uniquement aux cartes ? Pourquoi ne pas parler de l’art de la chasse, des joutes oratoires, de belles broderies, bref des trucs de richards au lieu de nous traîner dans ces lieux de perdition pleins de malandrins et certainement de maladies ? » demande le lecteur que ce suspens rend fébrile. Et bien les parties de cartes au Musée du Louvre, contrairement à d’autres activités, placent toujours le spectateur (donc potentiellement vous) dans une position ambiguë. Et comme je sais que l’ambiguïté vous peine, je précise que vous subissez cette situation sans pouvoir décider de faire autrement. Le vrai coupable c’est le peintre qui vous met en porte-à-faux avec la probité qui est la vôtre et qui vous honore. Salauds de peintres !

L'offrande du coeur

L’offrande du cœur

Étude de trois joueurs de cartes d’Isaac van Ostade

Toi jeune qui aime la peinture et envisage d’en faire profession. Toi qui attends la fin de ton apprentissage pour que, le soir, sub rosa, ton maître te dévoile les vrais secrets de son art. Toi le compagnon qui va enfin connaître la Sublime Vérité… passe ton chemin. Ici nous ne nous adressons qu’à des incultes et donc je ne suis pas obligé de respecter le Secret du Secret. Je peux dévoiler tout de go aux lecteurs LA règle de la peinture de cartes.

Scène de Cabaret de Louis-Léopold Boilly

Scène de Cabaret de Louis-Léopold Boilly

Intérieur de cabaret. La partie de cartes de David Teniers

Intérieur de cabaret. La partie de cartes de David Teniers

Cette règle est très simple : « Tu sais, je sais, nous savons, mais chut ! C’est un secret. » Vous pensiez que j’allais vous livrer aussi facilement la quintessence d’années d’études et de recherches ! D’abord petit rappel. Jusqu’il y a peu (je situe ce moment à la simplification des règles du poker qui a permis à des centaines de nigauds de se croire dotés de talent), une partie de cartes était une perspective assommante. Soit vous étiez le jeune contraint à la partie de cartes avec papi-mamie, soit vous étiez le vieux à tenter de faire comprendre les règles de la bataille à des perdreaux de l’année. Bref dans les deux cas une plaie. Et je ne vous parle pas des jeux avec élimination par tour où vous vous retrouver à attendre la fin d’une partie alors que vous avez été éliminé au tour d’avant.

Soldats jouant dans une caverne aménagée en corps de garde de Michael Sweerts

Soldats jouant dans une caverne aménagée en corps de garde de Michael Sweerts

Le tricheur à l'as de carreau de Georges de La Tour

Le tricheur à l’as de carreau de Georges de La Tour

Pourtant, malgré la chiantitude de cette activité, les pauvres qui ont toujours aimé les trucs chiants, semblaient y prendre un immense plaisir. Aussi quand un peintre pointait son chevalet dans un estaminet pour esquisser une tabagie ou une beuverie, il y avait toujours un péquenot pour lui conseiller de venir les peindre en train de jouer. Le peintre refusait. Le péquenot promettait de régler les consommations. Le peintre acceptait. C’est tellement simple en fait l’histoire de l’art.

Halte de troupes à cheval et arrestation d'un paysan de Philips Wouwermans

Halte de troupes à cheval et arrestation d’un paysan de Philips Wouwermans

Vanité d'Anne O'Nyme

Vanité d’Anne O’Nyme

Mais comment faire pour rendre intéressant une activité qui ne l’est pas. A jouer les cartes c’est chiant, alors à regarder… Une activité qui en terme de position des joueurs dans l’espace permet d’en apercevoir un, peut-être deux jeux, mais jamais l’ensemble des joueurs ? Et c’est là que dans les esprits machiavéliques et tourmentés des peintres est née l’idée d’inclure le spectateur, de mettre en porte-à-faux votre fameuse probité évoquée plus haut. Et comment inclut-on le spectateur dans un tableau qu’il ne peut pénétrer tout en violant votre probité ? En faisant en sorte que ce soit le tableau qui vous dévisage dans un premier temps.

Hommes réunis près d’une cheminée et joueurs de cartes de Theodor Matham

Les joueurs de morra de Karel Dujardin

Les joueurs de morra de Karel Dujardin

Nature morte à l'équiquier de Lubin Baugin

Nature morte à l’équiquier de Lubin Baugin

Dans un reportage, dans le réel, vous pouvez regarder la caméra. Dans un film la caméra n’existe pas, vous l’oubliez, vous ne la regardez jamais. Regarder le spectateur dans les yeux c’est rompre la règle de la fiction, de la distance, c’est le faire entrer dans l’œuvre (je vais donner un exemple qui parlera à tous les garçons : dans un film porno quand l’actrice se met à regarder la caméra, c’est toi qu’elle mate en train de t’astiquer la nouille, c’est désagréable, le charme est rompu). Cette règle ne vient pas du porno mais des anciennes pratiques artistiques où le sujet d’un tableau semble toujours regarder un peu au-dessus de vous. La seule exception concerne justement les tableaux de parties de cartes où les joueurs fixent le spectateur,  le dévisagent. Les joueurs de cartes et Betshabée, bon pour Betshabée ce n’est pas évident mais j’ai l’impression que celle de Willem Drost n’a d’yeux que pour moi. Ça va, j’ai le droit de le croire.

Le dépot du butin, ou Intérieur d'un corps de garde dans une ancienne église romane de Jacob Duck

Le dépot du butin, ou Intérieur d’un corps de garde dans une ancienne église romane de Jacob Duck

Soldats au repos dans une auberge de Jean Michelin

Soldats au repos dans une auberge de Jean Michelin

Les peintres vont donc établir une règle (la fameuse règle qui prends des années d’apprentissage à découvrir et que je vous livre comme ça, cadeau) dite La-règle-du-joueur-de-cartes-que-c’est-moi-qui-vient-de-l’inventer. Et cette règle précise toutes les conditions que doit remplir un bon tableau de joueurs de cartes : « On doit être sur la fin de la partie quand tout se joue sur le dernier pli afin d’avoir des enjeux élevés. On s’arrange toujours pour avoir face à soit un mur assez terne qui permettra de faire ressortir le joueur qui va gagner et la blancheur de son jeu. On se positionne de manière a bien voir le meilleur des jeux et montrer que son propriétaire a un carré d’as dévastateur. Et au moment où il va abattre son jeu le peintre s’exclamera : « Dites Ouistiti » car il va tourner la tête au moment de gagner, et comme il sera sur le tableau il sera content, il va payer les consommations et le tableau alors on est gentil avec lui. »

Le dépot du butin, ou Intérieur d'un corps de garde dans une ancienne église romane de Jacob Duck

Le dépot du butin, ou Intérieur d’un corps de garde dans une ancienne église romane de Jacob Duck

Le reniement de saint Pierre dans un corps de garde avec des joueurs de cartes de David Teniers

Le reniement de saint Pierre dans un corps de garde avec des joueurs de cartes de David Teniers

Joueurs de cartes dans un riche intérieur de Pieter de Hooch

Joueurs de cartes dans un riche intérieur de Pieter de Hooch

Scène d’intérieur avec des paysans jouant aux cartes d’Adriaen van Ostade

Intérieur de cabaret ; Partie de cartes de David Teniers

Intérieur de cabaret ; Partie de cartes de David Teniers

Le tricheur de Georges de La Tour

Le tricheur de Georges de La Tour

Je crois que vous ne vous rendez pas bien compte de la chance que vous ayez de découvrir cette règle. Vous avez des peintres qui ont abandonné l’art car ils pensaient ne jamais se voir enseigner cette règle. Michel-Ange a fini son cursus Peinture et Vatican sans être jugé digne de se voir enseigné cette règle. Les maîtres de Jacques-Louis David, qui sentaient déjà les retournements de veste à répétition, ont écrit chut dans la colonne Divulgation en face de la règle. C’est un privilège rare qui vous est octroyé, soyez en certains.

Le reniement de saint Pierre dans un corps de garde avec des joueurs de cartes de David Teniers

Le reniement de saint Pierre dans un corps de garde avec des joueurs de cartes de David Teniers

La règle c’est que le spectateur voit et sait qui va gagner la partie, le peintre encourage sa pitié pour le vaincu ou pour le vainqueur son empathie. Et quand le joueur gagne en trichant, le spectateur est le seul à voir la façon dont le tricheur opère. Vous devenez donc complice contre votre volonté.

Soldats jouant dans une caverne aménagée en corps de garde de Michael Sweerts

Soldats jouant dans une caverne aménagée en corps de garde de Michael Sweerts

Petit aparté. Les parisiens ne vont pas au Musée du Louvre, mais organisez une exposition de n’importe quel peintre du musée et tout le monde se pressera en se pâmant parce que c’est the place to be. Plus les gens voient d’art, meilleur c’est, sauf pour les collections permanentes qui sont dépouillées (spéciale dédicace à Miss Vigée-Le Brun au Grand Palais ou à Mister Fragogo au Musée du Luxembourg)… Mais un jour il y aura une grande rétrospective Louis-Léopold Boilly et tout le monde poussera de hauts cris en vantant la précision chirurgicale de sa peinture doublée d’une moquerie sévère sur la société de son temps. Et l’on s’extasiera de ce peintre trop longtemps resté dans l’oubli. Alors bande d’ingrats, j’espère que vous vous souviendrez qu’ici vous avez lu et vu des articles qui utilisaient les tableaux de Boilly pour montrer le petit peuple de Paris au XIXème siècle. D’autant que chez Boilly, à la règle dite La-règle-du-joueur-de-cartes-que-c’est-moi-qui-vient-de-l’inventer, il ajoute les trognes croquignolesques des personnages de ses tableaux avec une sorte de biglouche à froufrou rose formidable. Fin de l’aparté.

Scène de Cabaret de Louis-Léopold Boilly

Scène de Cabaret de Louis-Léopold Boilly

En fait j’aime beaucoup être invité à rentrer dans le tableau comme le font les peintres de parties de cartes. Fort d’une certaine éducation, j’ai plutôt l’habitude de rester sur le bord, un peu en retrait, sinon je me connais j’irais aider cette pauvre vieille madone ployant sous son nigaud de fils descendu de la croix ou bien j’arriverai à la nage avec une bouée façon maître-nageur malibusien pour tenter de sauver les rescapés de la Méduse. Mais la distance des artistes fait que l’on n’entre pas forcément dans l’œuvre. En plus ça tombe bien, car autour du radeau, au début elle est froide mais après elle est bonne.

Tintin - Vol 714 pour Sydney

Tintin – Vol 714 pour Sydney

Dans un tableau de joueurs de cartes on entre, on prend son siège, on se fait servir une mousse et l’on regarde la fin de la partie. L’art fait alors de nous des tricheurs passifs, nous savons le résultat avant qu’il ne soit joué. A moins que tout cela ne soit en fait que la relativité du temps. Bon là je devrais placer une citation rigolote d’Einstein, sur la relativité, le temps et la bêtise humaine, mais ce serait trop facile. Et si vous ne me croyez pas, venez voir.


Sur le thème des parties de cartes au Musée du Louvre :

La tireuse de cartes de Lucas van Leyde

La tireuse de cartes de Lucas van Leyde

La mauvaise compagnie de Jan Steen

La mauvaise compagnie de Jan Steen

Les cinq sens et les quatre éléments (avec objets aux armes de la famille de Richelieu) de Jacques Linard

Les cinq sens et les quatre éléments (avec objets aux armes de la famille de Richelieu) de Jacques Linard

Espagnoles jouant aux cartes, dit aussi Les Catalans d’Alexandre-Gabriel Decamps

 

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