Salle n°8

Au Louvre, j’aime la salle n°8 au deuxième étage, aile Richelieu. Avec toutes ces informations je vous souhaite bien du courage pour la retrouver. C’est une des astuces du Louvre pour que les visiteurs ne retrouvent jamais les œuvres. Cette salle n°8 permet d’infirmer une théorie marxienne selon laquelle l’Histoire se répète, la première fois de façon tragique et la seconde de façon comique. Cette salle permet d’imaginer que si l’Histoire se répète, c’est, en fait, toujours de façon comique.Au Louvre, j'aime... la salle n°8En oui, en ce début d’année 2016 il faut un peu de comédie pour oublier cette année 2015 assez éprouvante. Je dis éprouvante car pour ma part j’ai dû faire deux billets sur David (ici et ) et c’est beaucoup quand même. Donc un peu de comédie mais avec du poil autour, sinon ce n’est pas totalement drôle. Ainsi donc la salle numéro 8 du deuxième étage de l’aile Richelieu. Il faut se souvenir que nous sommes dans la partie anciennement Maison Balladur du musée. Suite à la rénovation, d’immenses verrières emplissent maintenant les œuvres dans les cours Puget et Marly de lumière. La lumière inonde aussi dans les salles limitrophes. Bref au milieu de cet océan de clarté, il existe un ilot sombre. Une salle toute noire, avec juste ce qu’il faut d’éclairage pour illuminer de tous petits tableaux (je parle ici de leur taille, pas de leur valeur).Au Louvre, j'aime... la salle n°8Le côté sombre de la salle permet justement de mieux faire ressortir cette galerie de portraits. Mais quel rapport entre Marx et sa répétition historique et une salle sombre d’un musée parisien ? demande le lecteur. Toi qui raille la barbe touffue, les chemises à carreaux fermée jusqu’en haut et les coupes de cheveux folkloriques des hipsters, cette salle est faite pour toi. En effet le hipster n’est pas le pendant comique de quelques tragiques ancêtres. Sous le pinceau presque exclusif de Jean Clouet et de ses ateliers, voici toute la cour d’Henri II. Et je dois avouer que c’est un fantastique carnaval de poils en tous genres. Et déjà à l’époque ils étaient comiques, par employer un adjectif poli.

Salle n°8

Salle n°8

Le chevalier de Savigny

Le chevalier de Savigny

Charles de Cossé

Charles de Cossé

Mais s’il n’y avait que les poils ! Il y a aussi tout un ensemble de tenues en tout genre. De chapeaux à plume et autres colliers à fleurs, ou le contraire. De bijoux pour hommes comme pour femmes. Clouet et son école ont imposé un François Ier tout en puissance, presque débordant du cadre pour mieux rendre compte de la puissance de l’homme. Et puis les tableaux de François Ier ont dû les lasser. Dans cette salle le cadrage des portraits est globalement le même que pour le roi Valois, à savoir le plan américain mais à la verticale. Le western est le symbole de l’utilisation du plan américain, qui part du nombril pour aller jusqu’au sommet du stetson, le format horizontal permet alors de remplir de paysage désertique l’arrière-plan et d’utiliser la technique cinématographique de la panavision. L’école Clouet c’est donc le plan américain mais à la verticale. On reprend le cadrage tête-nombril mais le fond est plus secondaire. Clouet a assez peu peint avec le désert de l’Utah en fond ou alors le Musée du Louvre les conserve dans ses réserves. Dans cette série de tableaux il ne s’agit pas de glorifier la nature mais de mettre en valeur le maniérisme d’une époque.

Portrait présumé de Jean de Brosse, duc d'Etampes

Portrait présumé de Jean de Brosse, duc d’Étampes

C’est amusant ce Facebook ancien de gloires passées et totalement oubliées. Qui se souvient du duc d’Étampes, de Charles de Cossé ou du chevalier de Savigny. Même le royal Henri II a sombré dans la mémoire collective surnageant très légèrement uniquement grâce à sa maîtresse Diane de Poitiers. Pourtant regardez mieux la finesse et le détail, admirer le soin apporté à chaque cadre et imaginez tous ces gens se pressant, se poussant pour que Jean Clouet inscrive leur nom dans son agenda pour un portrait futur. Qui jouant de son rôle, qui de son titre, que de ses droits pour passer devant les autres. La petitesse humaine immortalisée, la vanité humaine saisie pour l’éternité. Et tous arborant leur plus belle tenue pour faire le beau et se rendre irrésistible. Il y a un côté réseaux sociaux de pré-ado touchant à les imaginer ainsi paradant.

Henri II des ateliers de Jean Clouet

Henri II des ateliers de Jean Clouet

Ainsi donc les hommes à l’époque apportaient un soin particulier à leur barbe. Nous avions déjà raillé Louis XIII qui soignait sa pilosité comme personne. C’est que de tout temps, le poil a fait l’homme. Toi qui t’épile le torse et raille le barbu, souviens-toi qu’un homme est velu. Souviens-toi de César « Je suis velu, j’ai vu, j’ai vaincu ! » Aujourd’hui, dans une Europe pacifiée, je comprends le soin que l’on peut consacrer à ses poils. Mais à l’époque ! Où chaque coin de rue était sujet à estocade entre catholiques et protestants, où la moitié du royaume voulait voir l’autre moitié au bout d’une pique ; consacrer du temps à sa barbe, c’était se mettre en danger, baisser la garde de son épée pour le tranchant du ciseau.

En fait le soin des barbes c’était le petit plus des ateliers Clouet, un peu comme la lumière sur les photos Harcout. Le talent de leurs ateliers résidait dans le rendu du pelage Dans la vraie vie, les hommes avaient des touffes en épis sur le menton mais quand ils passaient sous les pinceaux, contre une petite pièce, on leur lissait, huilait la barbe et peignait le portrait pour qu’ils ressemblent à des beaux gosses. Je doute de ma déduction, mais j’aime l’idée. Ce qui est certain c’est que les peintres de cette époque avaient plus qu’un immense talent pour rendre les traits et détails de leurs sujets. Je raille le rendu du crin sur les portraits mais regardez la précision dans les tissus, dans les bijoux, dans les chapeaux. Les ateliers Clouet c’est le catalogue des Dames de France avant l’heure.Portrait d'un gentilhomme, dit autrefois Portrait du duc d'AlençonAu milieu de la galerie des poilus royaux et associés, un tableau bien plus grand que la moyenne. Un tableau bien moins velu que la moyenne. Une tenue bien plus richement ornée que la moyenne. Et comme la moyenne c’est assez vulgaire, tournons-nous vers cette excellence. Le Portrait d’un gentilhomme, dit autrefois Portrait du duc d’Alençon. Normalement, comme tout un chacun, le duché d’Alençon doit assez peu vous émouvoir et pourtant son duc ou ce quelconque gentilhomme déchire sa race, comme dirait les jeunes. Non je rigole, un vrai jeune dirait #dechiresarace.Portrait d'un gentilhomme, dit autrefois Portrait du duc d'AlençonD’abord le fond très sombre permet de ne pas s’attarder plus longtemps sur le béret ridicule qui lui tient lieu de couvre-chef. Seul un faisceau de plumes et une ligne de pierreries ressortent. Et voilà l’idée géniale du peintre que d’avoir représenté le personnage sur un fond sombre. Son visage semble lumineux et vous noterez au passage une pilosité moins fournie que ses homologues. Peut-être qu’Alençon était plus troublée qu’Étampes, laissant moins de temps pour un soin du visage et autres peelings.Giovan Carlo Doria de Simon VouetLes bourgeois parpaillots et flamands se faisaient souvent peindre sur un fond sombre, vêtus d’une chemise noire. Seuls leur visage rubicond et une fraise immense et immaculée éclairaient alors le tableau. Ici la fraise est discrète. Mais surtout la tenue sombre est divinement ré-haussée de pierres, de perles, de fils d’or et d’argent.Portrait d'un gentilhomme, dit autrefois Portrait du duc d'AlençonJe ne connais rien à la mode, mais j’arrive à imaginer (si je vous jure qu’avec un peu de concentration et d’effort, j’y arrive), j’arrive donc à imaginer le résultat d’une telle tenue. Je ne pense pas qu’elle conviendrait même à un hipster d’aujourd’hui : culotte bouffante, pantalon moulant, surcot brodé et colliers. Mais ce que je n’ai pas besoin d’imaginer et que je constate c’est le rendu qu’en fait le peintre. C’est de toute beauté. Gerard Dou peut rendre à merveille le mouvement d’un rideau et les dessins ondulés de ce dernier. Ici c’est l’ensemble de la broderie qui est dessinée. Les fils d’or sont peints un par un. Chaque perle a sa forme et son reflet. Chaque maille a son chaînon. C’est de toute beauté.Portrait d'un gentilhomme, dit autrefois Portrait du duc d'AlençonL’air sévère, sans être dur, du duc d’Alençon renforçant la noblesse du personnage que la tenue met en valeur. Je pardonnerai presque la petite faute de goût des trois bagues sur deux doigts. Alors oui les hipsters sont comiques, comme les portraits de la salle n°8 devaient l’être. Imaginez un paysan poitevin croisant le duc d’Étampes… Et si vous ne me croyez pas, venez voir.Portrait d'un gentilhomme, dit autrefois Portrait du duc d'Alençon

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2 réflexions au sujet de « Salle n°8 »

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