Pâris

Au Louvre, j’aime Pâris. En dehors du Louvre j’aime Paris et si Paris est magique, vous allez voir pourquoi Pâris est magnifique. Les connaissances du lecteur s’amoncellent au gré de ses découvertes. Ainsi pour retrouver trace d’un Pâris, il faut remonter dans les vers shakespeariens de Roméo & Juliette. Mais je vais te demander un effort plus grand encore, lecteur, dans la spéléologie des strates de ta mémoire.

Le jugement de Pâris et la destruction de Troie de Mahis Gerung

Le jugement de Pâris et la destruction de Troie de Mahis Gerung

Notre Pâris du jour c’est plus haut, plus loin, plus fort, Olympique en un mot. Pas tout à fait, si vous le traiter d’Olympique, son sang ne va faire qu’un tour, vous allez me l’énerver. Le Pâris en question c’est le fils d’Hécube  et de Priam (roi de Troie donc ne venez pas lui parler d’olympisme grec). Pâris est le frère de Cassandre et d’Hector. Et donc le beau-frère de celle qui raccommode ces malheurs de fils de toutes les couleurs / qui brode, divine cousette, des arcs-en-ciel à nos chaussettes : la fameuse femme d’Hector. Ce n’est pas rien.

Le jugement de Pâris de Girolamo di Benvenuto

Le jugement de Pâris de Girolamo di Benvenuto

Oh putain ! s’exclame le lecteur assidu et vulgaire qui sent que je vais resservir une louche de guerre de Troie. Mais on a déjà eu l’histoire dans le billet sur la Destruction de Troie de Matthias Guering (La guerre de Troie pour les nuls). Promis je ne reviendrai pas sur Ménélas, Achille et les vaillants troyens. Ce qui m’intéresse aujourd’hui c’est Pâris et les représentations de ce dernier. Pourquoi le Louvre dispose-t-il de tant de représentations de Pâris en train de choisir entre trois déesses (Aphrodite, Athéna et Héra) à qui il accordera la pomme destinée à la plus belle de toutes ?

Le jugement de Pâris des ateliers Fontana

Le jugement de Pâris des ateliers Fontana

Pourquoi tant de collectionneurs ont voulu avoir sur leurs murs des tableaux d’un berger en train de choisir à qui il offrira un artefact ? Dans un premier temps j’avais envisagé un fort lobbying de la part des producteurs de pommes européens. Ils avaient déjà frappé très fort avec Eve. Pâris me semblait une bonne façon de remettre le couvercle. Car vous le savez bien, brillant lecteur, le jugement du Mont Ida ce n’est pas dans l’Illiade, sous la plume d’Homère que l’on le trouve, mais sous celle de Pindare, je sais que vous aviez corrigé. Précision à toute fins utiles : Pindare n’est pas le monsieur du cirque.

Jugement de Pâris, Exaleiptron, tripode à figure noires

Jugement de Pâris, Exaleiptron, tripode à figure noires

Donc ceci ne m’expliquait pas pourquoi tant de Pâris. Comme un exemple vaut mieux qu’un long discours, permettez que je porte à votre connaissance cette retranscription d’une conversation qui s’est tenue en 1423 dans les faubourgs d’une ville moyenne européenne. Bon je ne suis pas certain à cent pourcent de l’année mais c’était un jeudi… ou un mercredi.

Le berger Pâris de Nicolas François Gillet

Le berger Pâris de Nicolas François Gillet

– Et bonjour cher maître (alors là c’est juste pour vous faire comprendre que le protagoniste parle avec une personne ayant un peu d’éducation, de connaissance et d’argent. Rien ne dit qu’il soit avocat. Et si maître vous dérange vous pouvez remplacer par docteur).
– Bonjour révérant (donc pour ceux qui n’aurait pas compris, c’est la conversation d’un bourgeois et d’un cureton. Les bourses et le goupillon).
– Qu’est-ce qui vous amène ?
– Révérant, en qualité de directeur de conscience, j’aimerai que vous m’éclairiez de votre immense savoir et de votre grande sagesse (même à l’époque la brosse à reluire existait).
– Je vous écoute mon fils (ce n’est pas vraiment son fils, que les choses soient claires, sinon vous allez être perdus).
– L’année a été bonne, j’ai fait moult dons à l’église…
– Oh si peu, si peu.
– … et comme je viens de refaire le salon… On vous a pas dit au fait ! On a opté pour un torchis teinté garance, c’est joli, cela fait très cosy. Bref, je voudrais bien mettre un petit tableau sur le mur du fond. Mais ma femme et moi ne sommes pas d’accord sur le sujet du tableau. Alors elle m’a dit, ben t’a qu’à aller voir l’autre taré… vérant, l’autre révérant, pour qu’il nous départage.
– Ah ! Vous avez déjà opté pour un choix.
– Oui ma dame voudrait un Hercule.
– C’est joli l’Hercule, c’est classique, une valeur sûr, pas original, mais cela évite la faute de goût.
– Mais moi, manger avec les roubignolles de Cucule sous le nez, cela me dérange. Non, moi je voyais plutôt une Betshabée.
– Ah Betshabée c’est bien aussi. Plus religieux, mais indémodable. Moi les couilles d’Hercule sous le nez cela ne me dérangerait pas…
– Donc nous en sommes là, ma femme et moi. Je sais qu’elle veut Hercule car le modèle du peintre locale est au maure gaulé comme un âne. Mais moi je veux une Betshabée car son modèle féminin est une plantureuse ribaude flamande.
– Moi j’aime moins la flamande, alors qu’Hercule, tous ces muscles saillants, sa peau de bête et son gros gourdin, hummm.
– Mon père, mon père, vous m’écoutez ou vous pensez à vos enfants de chœur ?
– Non, non, je vous écoute. Et je réfléchis à votre solution. Mythologie d’un côté, religion de l’autre. C’est compliqué.
– Ben ouaih, on est dans la merde pour le mur du fond.
– Et un Christ en croix ?
– Non c’est gentil, mais j’ai déjà une crèche dans l’entrée, une descente de croix dans la montée d’escalier, une mise au tombeau à la cave. On aimerait changer un peu.
– Je comprends, je comprends. L’art moderne ! Folle jeunesse ! Laissez-moi regarder mes fiches (le révérant plonge dans un immense registre). Vous avez été chiches cette année avec le denier du culte !
– Et… ?
– Non je me disais que si vous rajoutiez une petite pièce ou deux, je pourrais vous fournir une super solution.
– Tenez (à contrecœur le maître sort de sa bourse deux livres tournois de plus).
– Dieu vous le rendra (les pièces sont comme aspirées dans les plis de la robe du prélat) … au centuple en plus et net d’impôt ! Et en échange de votre bonté, je vous laisse profiter de ma sagesse. Pâris, cela vous parle ?
– Oh putaing cong, tu veux que je mette un tableau de Paris, enculait !
– Non pas Paris mais Pâris… Le mont Ida…
– Le montida ? C’est quoi un truc de portugais ?
– Mais non, le Mont Ida… Pâris qui choisit entre trois déesses. Pour madame vous avez le guerrier mythologique et vous pouvez demander à ce qu’il soit en armure ou en berger, mais vous perdez les roubignolles, c’est dommage l’art y perd ce qu’y gagne la décence. Pour vous ce n’est pas une, ni deux, mais trois déesses nues !
– Ah oui ! C’est cool ça. Merci padre.

Le rêve de Pâris de Pieter Coecke van Aelst

Le rêve de Pâris de Pieter Coecke van Aelst

Le jugement de Pâris

Et voici pourquoi nous avons sous les cimaises une telle profusion de Pâris en train de choisir à qui il remettra la pomme de Discorde. J’admets qu’il ne s’agit que de ma conclusion, mais j’aimerai tant que cela soit vrai. Comme le choix de la Plus belle est parfois évoqué comme un rêve, nous avons donc un Pâris vautré en train de roupiller sous un arbre ou bien dans la posture du berger : vautré en train de ne pas roupiller sous un arbre.

Le rêve de Pâris de Pieter Coecke van Aelst

Le rêve de Pâris de Pieter Coecke van Aelst

Le jugement de Pâris et la destruction de Troie de Mahis Gerung

Le jugement de Pâris et la destruction de Troie de Mahis Gerung

Très clairement le sujet de ces tableaux ce n’est pas le loulou en train de jouer à am-stram-gram pour choisir la plus belle. Le vrai sujet reste sur qui portera son choix. Cette astuce picturale permet alors de peindre et dépeindre avec force détails et abondance de formes le corps féminin. En effet il faut aider Pâris, comme le visiteur, à orienter son choix vers Aphrodite. Mince, j’ai spoilé pour ceux qui ne le savaient pas. Autant vous dire que l’Aphrodite en question (et parfois ses copines déesses) est alors super bien gaulée. Façon plus bonne que la plus bonne de tes copines.

Le jugement de Pâris de Jean-Antoine Watteau

Le jugement de Pâris de Jean-Antoine Watteau

Mais pourquoi Pâris est-il alors magnifique ? Parce que vous êtes comme tout le monde. Rien à faire que l’on représente Pâris coiffé d’un bonnet phrygien. Vous vous contrefichez que sa maman enceinte ait vu en songe un monstre à cent bras, crachant le feu, qui détruirait la ville de Troie dans son ventre en guise de bébé. Peu vous chaut que Pâris ait tué Achille d’une flèche dans son fameux talon avant de finir sous celles de Philoctète (sous les flèches, pas sous les talons). Vous vous moquez même que Homère passe plus de temps à le nommer Alexandre au lieu de Pâris. Tout cela on s’en fiche.

Gourde plate, Le jugement de Pâris

Gourde plate, Le jugement de Pâris

Ce qui compte c’est qu’un tableau avec Pâris c’est la certitude d’avoir une, parfois deux, et quelques fois trois bombasses nues à reluquer sans scrupule sous couvert de cultiver son goût pour l’art et la mythologie. D’ailleurs avec le temps les déesses deviendront grâces et Pâris sortira du cadre. Mais l’origine picturale est bien le choix du mont Ida.

Le jugement de Pâris et la destruction de Troie de Mahis Gerung

Le jugement de Pâris et la destruction de Troie de Mahis Gerung

Les trois grâces de Jean-Jacques Pradier

Les trois grâces de Jean-Jacques Pradier

Le rêve de Pâris de Pieter Coecke van Aelst

Le rêve de Pâris de Pieter Coecke van Aelst

Les trois grâces, divinités de la végétation et de la beauté, compagnes du dieu Apollon

Les trois grâces, divinités de la végétation et de la beauté, compagnes du dieu Apollon

Les trois grâces de Lucas Cranach

Les trois grâces de Lucas Cranach

Les trois grâces liées par un amour de Gérard van Opstal

Les trois grâces liées par un amour de Gérard van Opstal

Les trois grâces de Jean-Baptiste Regnault

Les trois grâces de Jean-Baptiste Regnault

Les Trois Grâces de Jean-Baptiste Carpeaux

Les Trois Grâces de Jean-Baptiste Carpeaux

Donc en résumé, un mec vautré et trois gonzesses autour, vous avez devant vous une représentation de Pâris au concours de Miss Ida. Mais attention. Si le monsieur vautré est moribond, c’est une descente de croix avec les trois Marie, elles sont rarement nues. Et si vous ne me croyez pas, venez voir.

La déploration du Christ de Wolf Huber

La déploration du Christ de Wolf Huber


Sur le thème de Pâris au Musée du Louvre :

Linteau dit du "Jugement de Pâris"

Linteau dit du « Jugement de Pâris »

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Le jugement de Pâris, d'après une gravure de Marcantonio Raimondi

Le jugement de Pâris, d’après une gravure de Marcantonio Raimondi

Jugement de Pâris sur une coupe à figures rouge

Jugement de Pâris sur une coupe à figures rouge

Le rêve de Pâris de Pieter Coecke van Aelst

Le rêve de Pâris de Pieter Coecke van Aelst

Mosaïque de sol : le jugement de Pâris

Mosaïque de sol : le jugement de Pâris

Le jugement de Pâris de Girolamo di Benvenuto

Le jugement de Pâris de Girolamo di Benvenuto

Le jugement de Pâris de Jean-Antoine Watteau

Le jugement de Pâris de Jean-Antoine Watteau

Le jugement de Pâris d'Anthonie Blocklandt van Montfoort

Le jugement de Pâris d’Anthonie Blocklandt van Montfoort

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