Pillage d’un village

Au Louvre, j’aime le Pillage d’un village, dit aussi L’incendie de Wammelger près d’Anvers de Sebastiaen Vrancx. Attention petit dévot vendu au politiquement correct, tartuffe de la bienséance, il ne s’agit pas de faire ici l’apologie de la guerre. Bien au contraire. Nous sommes dans un musée, ce qui nous intéresse c’est le traitement de cette dernière.

Pillage d'un village, dit aussi L'incendie de Wommelgen près d'Anvers de Sebastian Vrancx

Pillage d’un village, dit aussi L’incendie de Wommelgen près d’Anvers de Sebastian Vrancx

Je sais que les plus croyants croyaient me voir parler de Transmutation et Transsubstantiation. Mais rien ne sauvera votre âme obscurcie par des rires devant mes pires hérésies. Vous êtes complice. Et puisque nous sommes dans les enfers, arrêtons-nous sur force dessins et moult peintures dont les artistes se délectent pour traduire les souffrances infligées aux saints (lapidation, sagitation, flagellation, éviscération, énucléation, j’en passe et des meilleurs mais qui finissent en –ion). Alors que les peintres et sculpteurs ont détaillé avec un sadisme étudié les corps outragés par ses pratiques, la guerre a souvent eu une représentation plus « propre ».

Passage du Rhin par l'armée de Louis XIV, à Tolhuis de Joseph Parrocel

Passage du Rhin par l’armée de Louis XIV, à Tolhuis de Joseph Parrocel

Vous comme moi, mais peut-être plus vous que moi qui suis misanthrope, avez de plus fortes chances d’entendre dans vos campagnes mugir de féroces soldats. Et donc les féroces soldats au Louvre sont toujours représentés dans une splendide armée française, toute de bleu vêtue, qui avance en rang d’oignons, aux sons des tambours et des canons. C’est beau comme l’antique. Généralement un gros nuage issu de la gueule des canonnades permet de bâcler une partie du ciel un peu vide. Et au premier plan le Roi en majesté sur son cheval qui se cabre (le cheval se cabre, pas le roi). En-dessous une date inconnue et un lieu tout aussi ignoré vantent une victoire royale pendant la guerre de sept, trente ou cent ans. Quand on aime, on ne compte pas.

Représentation présumée de la bataille de la Montagne Blanche près de Prague de Pieter Snayers

Représentation présumée de la bataille de la Montagne Blanche près de Prague de Pieter Snayers

Donc à visiter le Musée du Louvre, je dirais que la guerre c’est cool. Une espèce de grosse mêlée de rugby à quinze … mille, mais avec la délicatesse de ne pas nous imposer un calendrier Des Dieux du Stade. Imaginez-vous François Michel Le Tellier de Louvois, nu sur le champ de bataille avec un boulet de canon entre les mains pour astucieusement cacher son zizi ? ou Louis Phélypeaux de Pontchartrain drapé dans un étendard royal humide collant à sa virilité sur le pont d’un navire secoué par les vents ? On savait vivre en ces temps-là. Donc les représentations guerrières, vous l’aurez compris, ne sont là que pour vanter, justifier, sublimer le monsieur qui porte la couronne (ou le tricorne à fourrure) au milieu du tableau.

Le passage du Rhin d'Adam Frans van der Meulen

Le passage du Rhin d’Adam Frans van der Meulen

Assez rarement le couronné en chef  demande un tableau de la dernière branlée qu’il vient de subir dans les Flandres, la Prusse, l’Espagne (rayez les mentions inutiles) et qui l’a fait regagner son château au petit trot, la queue et le cheval entre les jambes.

Convoi militaire d'Adam Frans van der Meulen

Convoi militaire d’Adam Frans van der Meulen

Cependant la guerre ce n’est pas les bleus d’un côté et les rouges de l’autre qui se saluent avant de proposer à ces messieurs les anglais de tirer les premiers. La guerre c’est un ramassis de va-nu-pieds, mal fagotés, dont les soldes ne sont pas payées, dont les uniformes sont faits de bric et de broc volés sur le champ de bataille. La guerre c’est soldat le jour et brigand la nuit dans la même personne. Tel une plaie d’Égypte, c’est un nuage de guerriers qui va fondre sur une région et la saigner, au propre comme au figuré. « Aussi d’un régiment toute bande se double / Sitôt que la nuit tombe, il est une heure trouble / Où le soldat douteux se transforme en larron. » disait Totor. J’avais aussi une autre citation de Totor « Ben avec le Parisien vous me mettrez aussi l’Equipe et un paquet de Gitane. » mais elle est moins à propos.

Pillage d'un village, dit aussi L'incendie de Wommelgen près d'Anvers de Sebastian Vrancx

Pillage d’un village, dit aussi L’incendie de Wommelgen près d’Anvers de Sebastian Vrancx

Et qui mieux que Sebastiaen Vrancx, un peintre du Nord de l’Europe, pouvait représenter l’horreur de la guerre. Les Flandres aux XVème, XVIème, XVIIème et XVIIIème siècles c’est notre Moyen Orient contemporain. Les puissances européennes (France, Espagne, Angleterre, Prusse) s’y retrouvent régulièrement pour venir tester leurs nouveautés en matière d’armement. C’est un peu le salon du Bourget mais là, on tire à balles réelles. Une fois que l’on a montré à l’adversaire que l’on en avait une plus grande que lui, chacun ramasse ses blessés, enterre ses morts et rentre à la maison. Un dernier selfie, on s’échange les 06 et on se dit au revoir et à la prochaine #trop_fun_ma_bombarde. Quand le calme revient, on sort les peintres qui vont peindre des fenêtres. Voilà les Flandres des XVème, XVIème, XVIIème et XVIIIème siècles.

Pillage d'un village, dit aussi L'incendie de Wommelgen près d'Anvers de Sebastian Vrancx

Pillage d’un village, dit aussi L’incendie de Wommelgen près d’Anvers de Sebastian Vrancx

Parfois, quelques peintres un peu plus courageux, décident de sortir pendant les combats. Soit ils sont embedded (peintres embarqués) pour montrer la glorieuse armée écrasant le vil ennemi. Soit ils sont chez eux tranquillement à préparer leurs pigments et voilà que sous leurs yeux, sous leurs fenêtres, une bande de soldats va mettre à feu et à sang la ville. Bon alors là je brode, dans la réalité et dans ce cas de figure, le peintre est un des premiers à prendre ses jambes à son cou pour se barrer vite fait, bien fait. Ne le blâmez pas, on parle de peintres, d’artistes ; pas des mercenaires. Tout le monde n’est pas Le Caravage.

Pillage d'un village, dit aussi L'incendie de Wommelgen près d'Anvers de Sebastian Vrancx

Pillage d’un village, dit aussi L’incendie de Wommelgen près d’Anvers de Sebastian Vrancx

Un tableau comme celui du jour c’est plus une retranscription, à postériori, sur des dires, des témoignages (je prends des pincettes, hors de question qu’un descendant de brigand me poursuive pour diffamation). On imagine bien que le peintre ne va pas accompagner les brigands et leur demander d’attendre encore 15 minutes pour violer la dame car la lumière sera plus belle. Pas plus qu’un artiste dure : « Non coco, l’église en feu on avait dit sur la fin pour avoir le coucher de soleil et que je puisse faire une explosion de rouge et d’orange sur mon tableau, tu me salopes tout, là. On va être obligé de recommencer dans un autre village. »

Pillage d'un village, dit aussi L'incendie de Wommelgen près d'Anvers de Sebastian Vrancx

Pillage d’un village, dit aussi L’incendie de Wommelgen près d’Anvers de Sebastian Vrancx

Pillage d'un village, dit aussi L'incendie de Wommelgen près d'Anvers de Sebastian Vrancx

Pillage d’un village, dit aussi L’incendie de Wommelgen près d’Anvers de Sebastian Vrancx

Ce que montre Vrancx c’est la « vraie » guerre, loin de l’image d’Épinal des blocs front à front. C’est les maraudeurs, voleurs, violeurs, pilleurs qui s’abattent sur la population civile comme la vérole sur le bas clergé. Qu’un militaire tue un autre militaire, c’est triste mais c’est un peu leur boulot (et puis on ne peut pas gagner à tous les coups). S’ils ne voulaient pas tuer ils n’avaient qu’à vendre de la salade. Mais justement notre vendeur de salade de Wammelger n’a rien demandé, il n’a pas d’entrainement, pas d’arme, pas d’équipement et pourtant voici qu’une bande de pillards lui tombe sur le râble, viole sa femme, tue son fils, brûle sa maison, détruit sa récolte avant de le faire passer par le fil de l’épée.

Pillage d'un village, dit aussi L'incendie de Wommelgen près d'Anvers de Sebastian Vrancx

Pillage d’un village, dit aussi L’incendie de Wommelgen près d’Anvers de Sebastian Vrancx

Pillage d'un village, dit aussi L'incendie de Wommelgen près d'Anvers de Sebastian Vrancx

Pillage d’un village, dit aussi L’incendie de Wommelgen près d’Anvers de Sebastian Vrancx

Pillage d'un village, dit aussi L'incendie de Wommelgen près d'Anvers de Sebastian Vrancx

Pillage d’un village, dit aussi L’incendie de Wommelgen près d’Anvers de Sebastian Vrancx

Dans un tableau de guerre « classique », les corps combattants finissent par ne constituer qu’une immense marée humaine dans laquelle se mélangent amis et ennemis, la guerre virant alors à une immense embrassade sanglante. Tout y devient flou. Vrancx, lui, propose une multitude de scénettes  espacées sur sa toile qui les rend très explicites. Toutes prises à part, elles sont monstrueuses : Qui le viol, qui l’égorgement, qui les exécutions sommaires, qui le vol. Mais le fait de les rassembler toutes rende le monstrueux des situations horrible. C’est n’est pas une scène insoutenable, c’est une multitude. Chaque parcelle de la toile représentant la bassesse humaine.

La bataille d'Issus de Jan Brueghel

La bataille d’Issus de Jan Brueghel

Pillage d'un village, dit aussi L'incendie de Wommelgen près d'Anvers de Sebastian Vrancx

Pillage d’un village, dit aussi L’incendie de Wommelgen près d’Anvers de Sebastian Vrancx

Là où la présence royale permet de personnifier la victoire, Vrancx en ne personnifiant personne rend le tableau plus terrible encore. Sans personnification, pas d’identification, qui sommes-nous, le volé ou le voleur. A moins que Vrancx n’utilise ce stratagème comme une leçon sur l’humanité. Les voleurs d’aujourd’hui sont les volés d’hier… et de demain. Ainsi va le monde à grands coups de tactiques  et de milliers de morts pour finir oubliés sur un mur de musée parisien (La bataille de la Montagne Blanche : 6 000 morts. La bataille d’Issus : 25 000 morts).

Pillage d'un village, dit aussi L'incendie de Wommelgen près d'Anvers de Sebastian Vrancx

Pillage d’un village, dit aussi L’incendie de Wommelgen près d’Anvers de Sebastian Vrancx

Par contre monsieur Vrancx, vous pouvez à loisir, réduire les campagnes flamandes en grands cimetières sous la lune mais de grâce, ne touchez pas au chien. Car si l’homme est un loup pour l’homme et votre peinture en est un vibrant exemple ; le chien, reste un ami pour l’homme. Et si vous ne me croyez pas, venez voir.

Pillage d'un village, dit aussi L'incendie de Wommelgen près d'Anvers de Sebastian Vrancx

Pillage d’un village, dit aussi L’incendie de Wommelgen près d’Anvers de Sebastian Vrancx

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