Le calvaire

Au Louvre, j’aime Le Calvaire de Karel Dujardin. Un calvaire ? c’est plutôt pour le lecteur qui le lit que le visiteur qui le voit ! Lecteurs de peu de foi, au regard de la multiplicité des croix au Musée du Louvre je me trouve fort raisonnable. Je ne vous en ai imposé qu’une fois pour La Crucifixion du Parlement de Paris, je considère que La descente de croix ne compte pas. Mais promis, là vous allez être gâtés.

Le Calvaire de Karel Dujardin

Le Calvaire de Karel Dujardin

Karel Dujardin c’est flamand, rien qu’à cet instant vous savez que l’on va parler du populo. Mais Karel Dujardin c’est aussi le TripAdvisor de la peinture : un jour à Paris, l’autre à Amsterdam, le mois suivant à Lyon, à Rome, à Venise. Et partout où il passe il a son rond de serviette dans les meilleures bouges donc au sein des meilleurs confréries artistiques. Karel fit partie des Bamboccianti, il participa à la fondation de la Confrérie Pictura et aurait même été « Barbe de bouc » chez les Bentvueghels. (cf. Orphée jouant du violon à l’entrée des Enfers de Jan Linsen pour un rappel sur les Bentvueghels), Karel écrit sa légende autant qu’il la vit : Criblé de dettes à Lyon il finit par épouser sa logeuse pour effacer son ardoise. Mais nous ne sommes pas là pour jacasser sur les clubs du XVIIème ou les légendes rhodaniennes. Un peu de sérieux et de recueillement nous sommes devant ce calvaire.

Le Calvaire de Karel Dujardin

Le Calvaire de Karel Dujardin

Si je vous ai, relativement, épargné avec les représentations de Jésus-aux-agrès (tournez la tête et vous constaterez qu’il fait super bien le poirier, après tout le tableau est peut-être accroché à l’envers) c’est que je voulais me réserver pour un calvaire de qualité. D’abord il est à noter que Dujardin inscrit son œuvre dans un positionnement graphique particulier. Habituellement Jésus est bien au centre de l’œuvre, accroché comme une chouette sur la porte d’une église du bas pays bigouden. Véronèse rompt cette habitude avec un décentrage total, mais tout le monde s’en fiche, son tableau est exposé dans la même salle que La Joconde, personne ne le regarde. Karel Dujardin est dans l’entre-deux, il décale légèrement sur la gauche les croix mais réussit à conserver l’attention du visiteur sur Jésus par un abus du jeu de lumière.

Le calvaire de Maître de Santa Chiara

Le calvaire de Maître de Santa Chiara

La Crucifixion de Paolo Caliari

La Crucifixion de Paolo Caliari

Le Calvaire de Karel Dujardin

Le Calvaire de Karel Dujardin

Si j’ai opté pour un calvaire flamand plutôt qu’italien ce n’est pas par goût pour les ciels plombés plutôt que les doux paysages toscans. Dans un tableau flamand l’intérêt ne réside pas dans l’espèce d’albatros suspendus par ses ailes grandes et blanches comme des avirons mais plutôt dans les hommes d’équipages qui peuplent le Golgotha. Je vous ai dit que Karel Dujardin fut membre des Bamboccianti, les bamboches avaient pour spécificité la représentation, un peu crue, de la vie quotidienne des plus modestes.

Le Calvaire de Karel Dujardin

Le Calvaire de Karel Dujardin

Le Calvaire de Karel Dujardin

Le Calvaire de Karel Dujardin

Le Calvaire de Karel Dujardin

Le Calvaire de Karel Dujardin

Karel Dujardin respecte scrupuleusement le cahier des charges d’une bonne crucifixion picturale : Le groupe de pleureuses, l’éponge au vinaigre, les vilains soldats qui se partagent la tunique au 421, les larrons, etc. Dans cette phase-là du tableau, Karel fait le job, il n’y a rien d’extraordinaire dans sa représentation. Il oriente le regard du spectateur sur un axe Nord-Sud avec une lumière divine, puissante, aveuglante qui viendrait des cieux, arroserait de sa clarté Jésus avant de tomber en pluie fine sur la triplette de Marie.

Le Calvaire de Karel Dujardin

Le Calvaire de Karel Dujardin

Cette lumière aveuglante est extérieur au cadrage et ne fend pas les nuages, donnant l’impression que le regard du visiteur éclaire la scène telle l’aveuglante lumière divine, en résumé, la grâce vous saisit, Jésus vous apparait ou au contraire, votre foi fait apparaître Jésus. Cela signifie aussi que le reste du tableau se retrouve dans une certaine obscurité que Dujardin renforce en noircissant le ciel de menaçants nuages. En clair, il va flotter.

Le trio de sportifs suspendus façon gymnastique synchronisée m’intéresse assez peu… pour le moment. En bon Bambocciantifozi (c’est un mot à moi pour parler de mon amour du peuple…  en peinture, pour le reste je suis misanthrope) c’est la foule qui va me passionner, c’est la masse groupée pour assister à l’exécution qui va retenir mon attention. Et là Karel Dujardin me gâte, car en dehors des proches effondrés, c’est une joyeuse bande de doux-dingues qui est venue, malgré l’orage qui s’annonce.

Le Calvaire de Karel Dujardin

Le Calvaire de Karel Dujardin

Comme les frotteurs du métro vous avez les toucheurs du Golgotha, des personnes qui profitent de l’abattement général pour tripoter des nichons. Mesdames prenez cette information comme une mise en garde lors de la prochaine crucifixion, attention aux mains baladeuses.

Le Calvaire de Karel Dujardin

Le Calvaire de Karel Dujardin

Vous avez pauvre fille, genre vloggueuse de mode, qui tente de faire un cœur avec ses mains rassemblées façon « Je vous aime trop mes chers followers ! », elle a dû voir ça sur Instagram.

Le Calvaire de Karel Dujardin

Le Calvaire de Karel Dujardin

Vous avez un très jeune opticien qui propose régulièrement des tests ophtalmiques lors des exécutions : «
– Et là vous lisez quoi ?
– I… N… R… W…
– Hum, hum
– C’est grave docteur ?
– Oui et non. Non car cela peut très bien se corriger avec des lunettes, Oui car il faudra attendra un bon millénaire pour qu’on les invente. »

Le Calvaire de Karel Dujardin

Le Calvaire de Karel Dujardin

Vous avez un immense étendard chiffonné par le vent, signe que la pluie approche, j’avais raison, il va flotter. Par contre l’étendard est orné d’un aigle, cela je l’accepte bien volontiers, l’aigle était porté par les licteurs des centuries depuis que Rome est Rome, mais le graphisme de l’aigle ressemble plus à l’héraldique du Saint Empire qu’à celui de l’Empire Romain.

Le Calvaire de Karel Dujardin

Le Calvaire de Karel Dujardin

Dans le même esprit je vous conseille la tenue des soldats romains. Imaginez-vous planton devant le palais de Pilate à l’heure zénithale. Vous préférez porter une tunique et des caligae ou bien une armure de chevalier teutonique ? Il semblerait que Dujardin ait fait son choix. Tout comme il vêt les prêtres juifs comme des mamamouchis turcs.

Le Calvaire de Karel Dujardin

Le Calvaire de Karel Dujardin

Vous avez les experts qui décomptent les nombres de coups de marteaux nécessaires pour clouer les criminels, qui parlent matériel, chiffon. Et même un splendide cheval gris pommelé qui est très beau mais dont la seule fonction semble être de faire rebondir sur sa croupe le jeu de lumière. D’ailleurs qu’est-ce qu’un cheval gris pommelé pouvait bien faire sur le Golgotha ??

Le Calvaire de Karel Dujardin

Le Calvaire de Karel Dujardin

Le Calvaire de Karel Dujardin

Le Calvaire de Karel Dujardin

Enfin, je les avais mis de côté, vous avez les criminels, Les Hekel et Jekel du calvaire. Le good guy (à droite) et le bad guy (à gauche). Attention, à la droite du Christ qui vous fait face, donc à votre gauche. Et inversement pour celui de gauche qui se retrouve à votre droite. Le romain est pragmatique et s’il doit crucifier un condamné cela veut dire : un bourreau, des aides, une troupe pour maintenir la foule à l’écartbref tout ce petit monde qui doit grimper au Golgotha, autant rentabiliser le déplacement en groupant les exécutions. En plus ceci présente l’avantage de pouvoir engendrer des paris « Dix que celui de droite craque le premier – Suivi ! »

Le Calvaire de Karel Dujardin

Le Calvaire de Karel Dujardin

Les deux qui m’intéressent sont donc Dismas et Gesmas (oui il s’agit des noms des deux larrons). Généralement ils sont suspendus sur une croix en forme de T, alors que Jésus a droit à une vraie croix. Cela sert d’avoir des relations, d’être le fils de… Les larrons sont, selon les crucifixions cloués ou attachés. Je ne vais pas revenir sur cette pratique et la façon de faire, j’ai déjà détaillé les choses ici. En général ils souffrent à mort alors que Jésus est super zen.

Le Calvaire de Karel Dujardin

Le Calvaire de Karel Dujardin

Dismas est à droite et Gesmas est à gauche (Dd et Gg, moyen mnémotechnique). Dismas reconnait en Jésus le sauveur, au moment de trépasser, donc il souffre généralement un peu moins. Dismas est canonisé en direct par Jésus, devenant, de fait, le premier saint. Pragmatisme et théologie font donc jaillir cette question : Jésus avait-il le droit de canoniser ainsi à l’arrache ? Cette sanctification a-t-elle été actée par un greffier romain présent ? Un greffier romain peut-il acter une sanctification au dos d’un procès-verbal condamnant le fils de Dieu ?

Les artistes représentent Dismas plutôt gracieux et Gesmas laid. Parce que la religion et la grâce rendent beau. Vous connaissez mon goût pour la technologie romaine, je reste un peu sur ma faim avec cette crucifixion. Entre Dismas, dont je suis incapable de savoir s’il a été cloué au niveau du coude ou s’il est ficelé, et Gesmas qui devait tellement gigoter que son pied s’est détaché avant le début officiel de la crucifixion. Je reste un peu sur ma faim.

Le Calvaire de Karel Dujardin

Le Calvaire de Karel Dujardin

Le Calvaire de Karel Dujardin

Le Calvaire de Karel Dujardin

Enfin deux autres questions me taraude à la vision de ce tableau : D’abord Gemas est-il l’ancêtre de Hulk ? Regardez mieux la colère et la rage qui l’habite et maintenant concentrez-vous sur son bras droit. Il a été exposé aux rayons gamma ? Il est en train de se transformer ?

Le Calvaire de Karel Dujardin

Le Calvaire de Karel Dujardin

Autre question : Comment fait le Christ pour ne pas perdre sa serviette ? Essayez demain dans votre salle de bain, la seule solution que j’ai trouvé c’est de la coincer entre les fesses. Alors au final, bien sûr que j’aime ce tableau, pour la bambocherie et ce petit peuple qui semble si indifférent au sort du fils de dieu. Mais aussi pour le mélange de thème très classique adapté à la mode vestimentaire du XVIIème siècle. Et si vous ne me croyez pas, venez voir.


Sur le thème de Dismas et Gesmas au Musée du Louvre :

Le Bon Larron dit Saint Dismas

Le Bon Larron dit Saint Dismas

Jésus portant sa croix de Charles Le Brun

Jésus portant sa croix de Charles Le Brun

Le calvaire, dit aussi Le christ sur la croix entre les deux larrons de David Teniers

Le calvaire, dit aussi Le christ sur la croix entre les deux larrons de David Teniers

La crucifixion de Pseudo-Monvaerni

La crucifixion de Pseudo-Monvaerni

Le calvaire de Willem Van den Broeck

Le calvaire de Willem Van den Broeck

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On chipote avec les clous romains, mais regardez un clou mésopotamien. C’est une autre musique !

Clou de fondation

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