Montrer les crocs

Au Louvre, j’aime montrer les crocs. Toi, le jeune qui cherche un métier plein d’avenir je te conjure de devenir dentiste au Musée du Louvre. Tu me répondras que tu n’as pas reçu la formation initiale nécessaire pour glisser tes doigts dans des bouches inconnues. Je te rétorquerai qu’il ne s’agit pas de vrais patients mais qu’ils ont urgemment besoin de soins dentaires.

L’arracheur de dents de Gerard Dou

« Au Musée du Louvre ils font tous les gueule ! » C’est sur cette remarque juste, lapidaire et liminaire que je décrivais l’art du sourire sur les œuvres du Musée du Louvre. La conclusion pouvait se résumer ainsi : Plus le sujet était assujetti à l’impôt sur la fortune moins son sourire était franc et massif. Si le paysan ou le troubadour pouvaient se permettre de rire à gorges déployées, le bourgeois ou le prince se limitait à un petit rictus déformant légèrement ses joues pour les plus comiques. Chez les premiers leur sourire renforce l’idée de ravis de la crèche ou de simplets ; chez les seconds cela implique sérieux et mesure attendus de telles personnes et de telles fonctions.

Démocrite, philosophe grec d’Antoine Coypel

Le roi boit ou Repas de famille le jour de la fête des rois de Jacob Jordaens

Intérieur de cabaret. La partie de cartes de David Teniers

Jeune homme et entremetteuse de Michael Sweerts

La tentation de saint Antoine par l’ivresse (grande version) de David Teniers

Minerve chassant les Vices du Jardin de la Vertu d’Andrea Mantegna

Cependant, si la seule vraie raison était ailleurs, si le fait d’exposer leurs ratiches au regard de tous risquait de les couvrir de honte. Qu’un peigne-cul soit édenté c’est entendu, attendu mais un roi doit briller de mille feux, sa bouche doit étinceler d’un émail laiteux. Seule la tête doit être couronnée, pas la troisième molaire. Il peut y avoir quelque chose de pourri dans le royaume du Danemark mais pas dans la bouche de son monarque.

Louis-François Bertin, dit Bertin l’Aîné de Jean-Auguste-Dominique Ingres

Portrait d’homme tenant un crâne, dit autrefois Portrait du docteur Boissy d’Annibal Carrache

Portrait d’une jeune princesse de la Maison d’Este d’Antonio di Puccio

Sigismondo Pandolfo Malatesta de Piero della Francesca

Figure de fantaisie. Portrait présumé de la comptesse de Graves, dit autrefois Portrait de la Guimard de Jean-Honoré Fragonard

Prenez le Roi-Soleil dont les annales nous rapportent qu’il naquit denté, mordant les seins qui le nourrissaient. Le quatorzième Loulou vécu plus de soixante-quinze ans avec une notion de la propreté assez discutable, au regard de nos critères contemporains. Ses rares bains le rendaient malade et tout le monde se glose sur l’absence de toilettes à Versailles. Vous vous doutez alors combien son hygiène bucco-dentaire devait être à l’avenant. Aussi plutôt que d’exhiber ses chicots à Charles Lebrun, Louis XIV préférait toujours poser les lèvres pincées et la mine sévère.

Portrait de Louis XIV, roi de France de Hyacinthe Rigaud

Je n’exclue pas qu’il s’agisse aussi d’une habitude familiale. Ce qui semble être le crâne de son papy (Henri IV) nous montre une bouche totalement édentée et les conquêtes féminines du béarnais ne vantaient pas son haleine. Pour ceux qui souhaitent s’enfoncer plus loin dans la bouche des Bourbon, je vous conseille ce lien. Restons un peu dans les annales de Louis XIV, pour signaler qu’une fistule à cet endroit accoucha du God save the King (mélodie de Lully), je me demande si pour les dents de sagesses a été composé une Ode au palais.

Crâne supposé d’Henri IV

Si vous aimez vraiment des dents au Musée du Louvre, il faut vous tourner vers miss Apolline. Nous sommes vers 250 à Alexandrie, voile sur les filles, barques sur le Nil. L’empereur Dèce invite ses concitoyens à tabasser du chrétien. C’est un passe-temps assez classique à l’époque et personne ne trouve rien à redire. Tous les alexandrins s’armèrent et se ruèrent / sur les chrétiens trouvés que d’un geste ils tuèrent. / Un gynécée de vierges consacrées sanglotait / A la vue des païens, la malemort elles craignaient. / Choisissant dans le groupe, Apolline la gredine / Ils brisèrent sa mâchoire, éclatèrent sa dentine.

L’imposition de la chasuble à saint Ildefonse de Maître de Saint Ildefonse

Sainte Apolline de Francisco de Zurbaran

Sainte Apolline

Bon j’arrête avec les alexandrins ; après avoir déboité la mandibule d’Apolline en lui arrachant les dents une à une, ils la mirent devant le bûcher où ils avaient l’intention de la jeter. Que fit Apolline ? Elle plongeât d’elle-même dans les flammes. Et là je dis gâchis, je dis scandale, je dis sabotage. Un bûcher c’est tout une préparation, des fagots de bois sec, puis du petit bois, puis du bois plus épais, enfin des buches. Un bûcher c’est une ambiance, un folklore. C’est aussi du temps passé à le confectionner. Tout cela pour indiquer que le plaisir d’un bûcher n’est certainement pas de voir une fanatique édentée plonger dedans de son propre chef. L’Église toujours taquine, pour féliciter cette vierge qui avait le feu au cul a décidé qu’elle serait représentée avec la palme du martyre et une tenaille tenant une dent. Elle obtint aussi le saint patronage des dentistes, ce qui a dû lui faire bien plaisir. Vous apprécierez, je l’espère, l’humour de l’Église confier à une vierge le soin de s’occuper du mal de dents (ou mâle dedans).

Sainte Apolline de Francisco de Zurbaran

Le charlatan, ou L’arracheur de dents de Giandomenico Tiepolo

Le charlatan, ou L’arracheur de dents de Giandomenico Tiepolo

Entre les vierges consacrées qui s’enflamment et les rois qui puent de la bouche, il ne fait pas bon être une petite souris qui doit collecter les quenottes au Musée du Louvre. D’autant que la très grande majorité des personnages semblent édentés. Je m’explique, sur un portrait on peut afficher la mine grave en fermant la bouche et masquer ses chicots. Mais dans des scènes qui doivent exprimer la joie, le plaisir, la stupeur, la surprise, la peur, l’angoisse ; pour toutes ces émotions la bouche ouverte ou entrouverte doit permettre de faire vivre le personnage sur la toile. Et dans ce cas les personnages sont bien souvent représentés avec un trou béant en guise de bouche. Je veux bien que le temps et les vernis aient assombri les toiles mais nous parlons de dents claires, il devrait rester quelque chose de visible par le visiteur. Au Musée du Louvre, presque rien.

Scène de la Saint-Barthélémy de Joseph-Nicolas Robert-Fleury

Translation des corps de saint Gervais et de saint Protais de Philippe de Champaigne

Persée et Andromède de Pierre Puget

Et les plus affreuses représentations d’une dentition malsaine se trouvent chez des personnages issus de la Bible. Pourtant ça partait bien la Bible et les dents, on nous promettait une vengeance explicite « oeil pour oeil, dent pour dent » (Exode 21:24). Encore fallait-il avoir des dents à échanger. Bel effort dentaire de la part de Samson armé d’une mâchoire d’âne qui défonçait du philistin devant Jéricho. Mais cet épisode n’est pas représenté au Musée du Louvre. Toujours sur la gingivite et toujours dans la Bible cet avertissement : « Les pères ont mangé des raisins verts, et les dents des enfants en ont été agacées » (Ézéchiel 18:2). Vous remarquerez combien la Bible ne s’embarrasse pas de détailler qui des pères ou des fils eurent ensuite les intestins tourmentés par les raisins verts.

Vendangeur improvisant sur un sujet comique de François-Joseph Duret

Mais mon passage préféré sur les dents bibliques est issus du Cantique des Cantiques (6:6) avec une des plus belles images qui soit : « Tes dents sont comme un troupeau de brebis, Qui remontent de l’abreuvoir; Toutes portent des jumeaux, Aucune d’elles n’est stérile. ». J’ai un problème avec le Cantique des Cantiques : que fait-il dans la Bible ? Pourquoi l’éditeur a trouvé malin d’associer les plus belles métaphores et paroles d’amour avec le reste d’un texte fait de meurtres, d’incestes, de viols ? Cela reste un mystère pour moi. Tout ça pour dire que la Bible et les dents aurait dû offrir de splendides portraits. Au lieu de cela les représentations de personnages bibliques ont des bouches vides.

Le reniement de saint Pierre de Mathieu Le Nain

Raymond Diocès répond après sa mort d’Eustache Le Sueur

Le Christ et la femme adultère de Gian Domenico Tiepolo

Saint Antoine

Chrysès, prêtre d’Apollon de Michel Ange Slodtz

Saint Roch de Michael Zürn

Tête de saint martyr décapité de Sebastiano de Llanos y Valdes

Même le super héros du livre ne fait pas exception. En la matière le petit Jésus est un parfait exemple. Rarement deux incisives dépassent parfois de ses lèvres et parfois on constate une dentition connue sous le surnom de « dents du bonheur ».

Le Christ au roseau, dit aussi Ecce Homo de Guido Reni

Christ en crois de Michel Dorigny

L’érection de la croix de Pierre Paul Rubens

Christ en croix

Le Christ à la colonne d’Antonello da Messina

Le Christ de l’Ascension

Le Christ bénissant de Giovanni Bellini

« Mais faire poser des gens qui sourient est complexe. Et puis les dents c’est tout petit, difficile à dépeindre ou à sculpter. » Je comprendrai et j’aimerai cette raison si le Musée du Louvre ne proposait pas quelques beaux exemples de crocs. Chiens, lions, chevaux, etc, le zoo du Musée du Louvre expose une magnifique variété de dents de toutes tailles et de toutes formes. Est-il plus aisé de maintenir la gueule d’un lion ouverte que celle d’un roi ?

Jonas rejeté par la baleine

L’arrivée d’une diligence dans la cour des Messageries, rue Notre-Dame-des-Victoire à Paris de Louis Léopold Boilly

Hercule combattant Achéliüs métamorphosé en serpent de François-Joseph Bosio

Lion au serpent d’Antoine-Louie Barye

Hercule combattant l’Hydre

Roger délivrant Angélique de Jean-Auguste-Dominique Ingres

La louve allaitant Romulus et Rémus

Sainte Marguerite de Giulio Pippi

Enfant luttant avec une oie

Trône d’un prêtre de Bacchus – Collections du Vatican

Têtes de moutons, brebis, béliers, chiens et chèvres de Francesco Londonio

Coupe en forme de tête de bélier

Et si, simplement, les gens avaient des dents pourries et c’est tout ? L’autre trace très présente de dentition au Musée du Louvre figure, aussi bien sur les toiles que sur les marbres, sur les crânes qui sont légions. Il est possible d’envisager que les gens étaient enterrés avec toutes leurs dents et que post mortem celles-ci se déchaussaient. Hypothèse que je n’exclue pas même si je pense que les crânes n’exposent que les seuls chicots qui aient tenu bien après que la vie ait fuit ces corps. Les crânes édentés de bouches édentées.

La « Mort Saint-Innocent »

L’agonie de sainte Marie-Madeleine de Josefa da Ayala Cabreira

Eva Prima Pandora de Jean Cousin

La tentation de saint Antoine par l’ivresse (grande version) de David Teniers

La vision de saint François d’Assise de Luis Tristan

Saint François d’Assise en oraison devant un crucifix de Francesco Albani

Diptyque de Jean Carondelet de Jan Gossaert

Vieillard en méditation, dit La leçon de vanité de Gottfried Kneller

Enfant endormi couronné de laurier, Vanité de Leonhardt Kern

Il existe une exception flagrante au Musée du Louvre : les femmes. Les femmes sont moins pudiques et ne rechignent pas à exposer leurs dents quand elles posent et cela quel que soit leur niveau social. Ainsi donc, les excuses sur le temps de pose, le souci du détail, l’assombrissement du vernis ne tiennent plus.

Madame Vigée-Le Brun et sa fille, Jeanne-Lucis-Louise, dite Julie d’Elisabeth-Louise Vigée-Le Brun

Portrait de Madame Charles-Pierre Pécoul, belle-mère de l’artiste de Jacques-Louis David

Portrait d’Antoine Mongez, administrateur des Monnaies, et de son épouse, née Angélique Le Vol, artiste peintre de Jacques-Louis David

Marie Philippe Claude Dumont-Walbonne, première épouse du peintre Jacques Luc Barbier, dit Barbier-Walbonne d’Aleksander Kucharski

Portrait de Madame Molé-Reymond d’Elisabeth-Louis Vigée-Lebrun

Joueurs de cartes dans un riche intérieur de Pieter de Hooch

Le concert de Gerrit van Honthorst

Une figure de fantaisie hollandaise, dit La bohémienne de Frans Hals

Madame Houdon de Jean Antoine Houdon

Jeune orpheline au cimetière d’Eugène Delacroix

Madame Vigée-Le Brun et sa fille, Jeanne-Lucis-Louise, dite Julie d’Elisabeth-Louise Vigée-Le Brun

Si on ne voit pas plus de dents au Musée du Louvre c’est uniquement parce que les hommes sont des cochons là où les femmes prennent soin d’elles. #balance_ton_cochon, il ne peut plus manger de porc. Et si vous ne me croyez pas, venez voir.


Sur le thème des quenottes au Musée du Louvre :

Saint Antoine de Padoue lisant de Cosmè Tura

L’Eté de Giuseppe Arcimboldo

Perse vaincu

Autoportrait à l’œil-de-bœuf ou à l’index de Maurice Quentin de La Tour

Satyre, dit Faune de Vienne, fragment d’un groupe dit L’invitation à la danse

Jeune pêcheur dansant la Tarantelle de François-Joseph Duret

Jeune pêcheur napolitain jouant au bord de la mer avec une tortue de François Rude

Jacques-Louis David de François Rude

La famille heureuse de Louis Le Nain

Portrait de l’artiste sous les traits d’un moqueur de Joseph Ducreux

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s