Philopœmen

Au Louvre, j’aime Philopœmen de Pierre-Jean David dit David d’Angers parce qu’après tout il n’y a pas que Milon de Crotone, l’Hiver ou Prométhée dans la cour Puget du Musée du Louvre qui méritent le détour. Le Philopœmen de David d’Angers domine la cour de sa stature et de sa puissance. Milon de Crotone c’est la rage du personnage qui transparait dans la sculpture, l’Hiver c’est le calme mais Philopœmen c’est autre chose, un assemblage de force physique et morale.

Philopœmen de Pierre-Jean David

Philopœmen de Pierre-Jean David

Pour ceux qui ont sué sur Rosa la rose, la date du 21 avril 753 avant J.-C. rime avec la fondation de Rome par Romulus (pour les autres, cela ne rime à rien mais maintenant vous le savez). C’était un mardi à 11h53, il faisait beau, le ciel était dégagé, les oiseaux volèrent alors Romulus dessina les limites de la ville et tua son frère qui faisait rien qu’à jouer à saute-sillon. L’apprentissage de l’Histoire auprès de nos chères têtes blondes se fait par strates : Les Égyptiens, les Grecs, les Romains, les Barbares, etc, etc… avec des dates-clés à connaître par cœur. Mais le 21 avril 753 avant J.-C. tous les hellènes n’ont pas plié les gaules pour rejoindre la nouvelle-future capitale de la méditerranée. Longtemps pendant que les romains jouaient à Plante-mi et plante-moi sont sur le Palatin ou à Sabin-Sabine-la-coquine ou à Ouïe-les-oies, la civilisation grecque perdura. Le romain est joueur.

Philopœmen de Pierre-Jean David

Philopœmen de Pierre-Jean David

Très longtemps même puisque 500 ans après la création de l’AS Roma, l’Olympiakos du Pirée tenait encore la dragée haute en Heroes League (ancêtre de la Champions League) et que dire des transferts déjà légion entre les clubs. Par exemple Plutarque, le grec, prêté au latium. Plutarque c’est un peu le Jean d’Ormesson de l’époque, moins les yeux bleus (ou il avait peut-être des yeux bleus mais personne ne s’en souvient). Il évoque les vertus morales supposées des anciens pour mieux railler la petitesse des hommes de son temps dans son célèbre Vies des Hommes Illustres. Donc la ritournelle du « c’était mieux avant » se fredonnait déjà avant. Chaque génération aurait donc perdu en qualités au fil du temps. Ce créationnisme qualitatif s’oppose au darwinisme qui veut que les meilleurs et les plus intelligents aient survécus. Sinon l’humanité n’aurait pas été de l’avant au fil du temps, l’homme serait remonté dans les arbres faire le singe. Mais chaque génération est persuadée que la suivante est nulle. Chacun est persuadé de la très haute estime qu’il se porte et que rien, ni personne, ne peut lui arriver à sa cheville. Si l’on regarde mieux les dessins des grottes de Lascaux ou de Chauvet on doit déjà voir écrit en tout petit : « la chasse, c’était mieux avant. »

Philopœmen de Pierre-Jean David

Philopœmen de Pierre-Jean David

Plutarque y va aussi de son couplet avec son lot de nostalgie dans Vies des hommes illustres. Ce livre permet cependant de maintenir la tête de Philopœmen hors de l’eau des limbes de l’oubli. Philopœmen est né en Arcadie, « Et in Acadia ego » comme le peignait mon Poussin. Militaire de talent (Philopœmen pas Poussin), il se lance dans la politique. Sur le terrain comme dans les meetings la marotte de Philopœmen, son grand ennemi, c’est Sparte. Il faut lui pardonner, un javelot spartiate déchirant la cuisse et un soldat qui hurle : « This is Spartiaaaaaaaaaaa ! » cela peut laisser d’amers souvenirs et des rancunes sévères.

Philopœmen de Pierre-Jean David

Philopœmen de Pierre-Jean David

Mais le jour où il peut enfin régler son compte avec Sparte, Philopœmen a l’amertume sévère. Pour faire simple il défonce tout : les murs de la ville, les institutions de la ville et les habitants de la ville qu’il mue en esclaves. « This was Spartiaaaaaaaaaaa ! » Philopœmen a mille vertus selon Plutarque mais pas celle du pardon. Sauf qu’autour de 188 avant J.-C. quand notre Phiphi défonce Sparte, le nouveau boss de la région c’est Rome. Voici six siècle que la ville s’est étendue autour du bassin méditerranéen, elle doit déjà faire face à un village d’irréductibles gaulois alors le grand stratège prenant ses aises sur son aile orientale passe assez mal.

Philopœmen de Pierre-Jean David

Philopœmen de Pierre-Jean David

Rome, ou les Illumintani, je vous laisse choisir, fomente un soulèvement, fait prisonnier Philopœmen et le force à s’empoisonner avec un bouillon d’onze heures à base de ciguë. Fin de Philopœmen, « Le dernier des Grecs » selon Plutarque, « après sa mort, la Grèce cessa tout à fait de produire de grands hommes » selon Pausanias. Je trouve Pausanias très injuste pour Aristote Onassis et Demis Roussos.

Philopœmen de Pierre-Jean David

Philopœmen de Pierre-Jean David

Deux siècles après sa mort, Plutarque en fait un homme illustre. Dix siècles plus tard, Louis-Philippe d’Orléans, roi des français, fait commander quelques sculptures héroïques antiques, selon le principe de capillarité bien connu : « Si j’ordonne des sculptures de grands hommes, cela fera de moi un grand homme. » Le Louvre voit ainsi entrer dans ses collections Caton d’Utique de Jean-Baptiste Roman, le Soldat de Marathon de Jean-Pierre Cortot, le Philopœmen de David d’Angers…

Caton d'Utique lisant le Phédon avant de se donner la mort de Jean-Baptiste Roman et François Rude

Caton d’Utique lisant le Phédon avant de se donner la mort de Jean-Baptiste Roman et François Rude

Le soldat de Marathon annonçant la victoire de Jean-Pierre Cortot

Le soldat de Marathon annonçant la victoire de Jean-Pierre Cortot

Philopœmen de Pierre-Jean David

Philopœmen de Pierre-Jean David

Philopœmen de Pierre-Jean David

Le Philopœmen de David d’Angers reprend les règles de la sculpture héroïque, à savoir le nu. A part un fourreau d’épée qui cache à merveille le zizi et un casque qui cache une calvitie naissante. Hormis cela, la seule chose que porte Philopœmen c’est la main à sa blessure. Même son manteau a chu à ses pieds. David d’Angers veut montrer toute la puissance du dernier des grecs. Pour cela il n’hésite pas à exagérer un peu : taille colossale, musculature extrême, visage impassible, barbe et traits de l’homme mûr, donc synonyme de sagesse.

Philopœmen de Pierre-Jean David

Philopœmen de Pierre-Jean David

Philopœmen de Pierre-Jean David

Philopœmen de Pierre-Jean David

Quand le lion et Milon se débattent autour de la souche dans une danse à mi-chemin entre la valse et la danse du balais, Philopœmen est presque immobile, il endure sa blessure et la douleur avec stoïcisme, ce qui pour un grec est la moindre des choses. Tout en verticalité, la statue semble immense. Le corps nu accentue plus encore cette impression de masse et de force. Puissance et immobilisme face au danger c’est le choix de l’artiste pour représenter la grandeur moral de Philopœmen.

Philopœmen de Pierre-Jean David

Philopœmen de Pierre-Jean David

Seule petite bavure de David d’Angers, le côté plus ancien donné au personnage qui n’avait que trente ans au moment où un spartiate tenta de l’épingler pour l’accrocher dans sa collection de cloportes. Mais David d’Angers s’en est expliqué en indiquant que pour lui, le dernier des grecs, c’est « un vieux et grand monument qui lutte contre les tempêtes avant de tomber. »

Philopœmen de Pierre-Jean David

Philopœmen de Pierre-Jean David

Longtemps j’ai voulu épingler cette statue dans ma propre collection. Comme à chaque fois devant une œuvre que j’aime beaucoup, je suis en fait dans l’incapacité d’être très prolixe sur le sujet. Ce que je ressens, cette impression, ce sentiment, sont des impressions qui n’ont pas vocation à être verbalisées ; en un mot : le ressenti devant une œuvre. Alors en me forçant j’arrive à décliner un lot de banalités :

Philopœmen de Pierre-Jean David

Philopœmen de Pierre-Jean David

Philopœmen dégage quelque chose de la figure du Commandeur, il domine presque l’ensemble des autres statues de la cour. Le choix du mouvement, ou plus exactement de la presque absence de mouvement, les dimensions, la fierté un peu crâne du soldat, sa barbe et sa chevelure de pâtre grec, un soldat qui porte peut de trace de sa fonction et surtout un soldat non-victorieux, blessé. Tout cela concourt, au même titre que le Milon de Crotone de Pierre Puget ou l’Hiver de Pierre Gros, dans la même salle, à me faire adorer le Philopœmen de David d’Angers. Tous sont des hommes chez qui transparait avant tout une certaine faiblesse, leur humanité. Ajoutez à cela la verrière de la cour Puget qui, selon les heures, vient donner des effets de lumière sur le marbre et vous avez le combo parfait.

Philopœmen de Pierre-Jean David et Jeanne d'Arc écoutant ses voix de François Rude

Philopœmen de Pierre-Jean David et Jeanne d’Arc écoutant ses voix de François Rude

Parce que si un billet n’a pas sa dose de mauvais goût j’ai toujours le sentiment qu’il est un peu raté, je vous conseille l’agencement des statues qui permet de mettre en pratique la fameuse réplique « Mes couilles sur ton front t’auras des poils au menton ! » Et comme le Musée du Louvre fait bien les choses cela tombe sur le menton d’une pucelle en plus…

Philopœmen de Pierre-Jean David et Jeanne d'Arc écoutant ses voix de François Rude

Philopœmen de Pierre-Jean David et Jeanne d’Arc écoutant ses voix de François Rude

De façon surprenante pour un homme pétri de tant de qualités, Philopœmen n’a pas inspiré tant de monde que cela. J’ai cependant trouvé une autre sculpture exposée au Musée des Augustins à Toulouse. La sculpture est de Bernard Lange, un artiste local.

Philopœmen à Sellasie de Bernard Lange

Philopœmen à Sellasie de Bernard Lange

La mise en comparaison des deux œuvres permet de mieux comprendre le choix de David d’Angers de donner à son Philopœmen le trait d’un homme chenu et le choix du presque immobilisme de son personnage pour exalter respect et force morale. L’autre Philopœmen perd en grâce ce qu’il gagne en véracité.

Philopœmen à Sellasie de Bernard Lange et Philopœmen de Pierre-Jean David

Philopœmen à Sellasie de Bernard Lange et Philopœmen de Pierre-Jean David

Le titre exact du livre de Plutarque est  Vies parallèles des hommes illustres. En effet, la construction du livre se compose de deux biographies mises en parallèle et d’une conclusion liant les deux personnages biographés. Plutarque unit Thésée et Romulus, Alexandre le Grand et Jules César. Face à un romain, il plaque un grec. Il est donc intéressant de voir qui Plutarque a choisi en vis-à-vis de Philopœmen. And the winner is … Titus Quinctius Flamininus. J’imagine combien vous devez être heureux de l’apprendre. Combien cette nouvelle emplit votre journée d’une douce félicité.

Philopœmen de Pierre-Jean David

Philopœmen de Pierre-Jean David

Flaminus fit les grandes heures de la seconde guerre punique (cf Scipion). Comme Philopœmen, Flamininus pilla Sparte, mais sans tout casser, se contentant de faire le plein d’esclaves. Comme Philopœmen, Flamininus brilla pour le talent et la probité avec lesquels il mena les affaires militaires et publiques. Comme Philopœmen, Flamininus fut contraint au suicide. Nous nous plaignions de ne plus avoir de grands hommes, ce n’était pas si mieux avant, quand ils avaient de grands hommes ils les contraignaient à la mort. Et si vous ne me croyez pas, venez voir.

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