Portrait de Benoît Agnès Trioson

Au Louvre, j’aime Benoît Agnès Trioson, surnommé « Ruhehaus » d’Anne-Louis Girodet de Roucy dit Anne-Louis Girodet de Roucy-Trioson. Hippolyte Flandrin avait mis en évidence que tous les élèves ne peuvent surpasser leur maître. Heureusement Anne-Louis Girodet vient corriger cette vision un brin pessimiste. Et puis la parité m’oblige a alterné un garçon après avoir parlé d’une fille.

Benoît Agnès Trioson, surnommé « Ruhehaus » d’Anne-Louis Girodet de Roucy-Trioson

Benoît Agnès Trioson, surnommé « Ruhehaus » d’Anne-Louis Girodet de Roucy-Trioson

Les petits garçons au Musée du Louvre sont dans la très grande majorité des nouveau-nés en train de barboter dans les bras de leur maman au fond d’une crèche. Le reste parade à côté d’un papa en armure ou taquine les animaux dans les cours de ferme. Chardin est un des premiers à représenter de jeunes ados seuls sur une toile. Je soupçonne Rousseau d’être passé par là, le philosophe, pas le code. Donc Chardin peint des enfants pour ce qu’ils sont, avec leurs jeux, leurs passions, leurs passe-temps. Avec ce goût pour le geste suspendu, Chardin peint l’enfant se divertissant au lieu d’étudier mais les garçons de Chardin mettent une grâce particulière dans leur école buissonnière : La perruque, le jabot, le veston, tout est parfaitement en ordre. Il faut pouvoir reprendre le travail dès que le son des pas du précepteur se fera plus proche. Face à eux, Benoît Agnès Trioson par Girodet.

Le jeune dessinateur de Jean-Siméon Chardin

Le jeune dessinateur de Jean-Siméon Chardin

L’enfant au toton de Jean-Siméon Chardin

L’enfant au toton de Jean-Siméon Chardin

Le jeune homme au violon de Jean-Siméon Chardin

Le jeune homme au violon de Jean-Siméon Chardin

Normalement Girodet ne devrait pas figurer sur ce blog. La présence d’un billet sur David me libérant de l’obligation d’aller plus loin dans le néoclassicisme pictural français à la charnière des XVIIIème et XIXème siècles. D’autant que Girodet, je ne sais pas si je ne l’aurais pas tondu à la Restauration. Il a tous les apanages de l’artiste aux ordres du corse. Élève de maître David, il peint Naboléon. A sa décharge il est le seul élève de la David Painting School à donner un supplément d’âme à ses portraits, à faire transpirer un peu de sensibilité et surtout à maîtriser vraiment les jeux de lumière. On voit un portrait de David, un portrait de Girodet on le regarde.

Intérieur de l'atelier du peintre David (au collège des Quatre-Nations) de Léon-Matthieu Cochereau

Intérieur de l’atelier du peintre David (au collège des Quatre-Nations) de Léon-Matthieu Cochereau

Anne-Louis Girodet de Roucy, dit Girodet-Trioson de Jean-Baptiste Roman

Anne-Louis Girodet de Roucy, dit Girodet-Trioson de Jean-Baptiste Roman

Mais Girodet a aussi des circonstances atténuantes, il a perdu tôt ses parents à Montargis (triple peine) avant d’être recueillis à Paris par un ami de ces derniers le docteur Trioson. Il n’a pas peint Napoléon l’Empereur mais Bonaparte le consul, c’est excusable. Et puis peut-on vraiment en vouloir à un artiste qui a visité l’Italie, rapporter deux bouteilles de chianti et la maîtrise de la lumière pour ses toiles. Enfin ultime excuse que je trouve à Girodet, il a dépassé le maître David, reléguant ce dernier à la seconde place derrière l’élève lors d’un salon.

Benoît Agnès Trioson, surnommé « Ruhehaus » d’Anne-Louis Girodet de Roucy-Trioson

Benoît Agnès Trioson, surnommé « Ruhehaus » d’Anne-Louis Girodet de Roucy-Trioson

Girodet peindra rapidement trois tableaux de Benoît Agnès. Je précise rapidement car à 14 ans Benoît Agnès était mort. Il ne semble pas que ceci soit une grande perte pour les sciences françaises tant Benoît Agnès apparaît toujours en train de glandouiller sur les tableaux. Les deux autres portraits sont au musée Girodet à Montargis, véritable institution municipal au même titre que les pralines.

Benoît Agnès Trioson, surnommé « Ruhehaus » d’Anne-Louis Girodet de Roucy-Trioson

Benoît Agnès Trioson, surnommé « Ruhehaus » d’Anne-Louis Girodet de Roucy-Trioson

Le portrait de Girodet exposé au Musée du Louvre conserve des traces de son passage sous le joug davidien, la teinte globale tire quand même sur le marronnasse. Girodet atténue cela avec un clair-obscur qui vient diviser le tableau en deux. D’une part le clair avec cet enfant qui rêve, d’autre part l’obscur qui cache les saines occupations proposées à l’enfant. Le visiteur pressé ne remarquerait qu’un enfant patientant. Le visiteur attentif remarquera un enfant rêveur.

Benoît Agnès Trioson, surnommé « Ruhehaus » d’Anne-Louis Girodet de Roucy-Trioson

Benoît Agnès Trioson, surnommé « Ruhehaus » d’Anne-Louis Girodet de Roucy-Trioson

Anne-Louis Girodet de Roucy-Trioson propose dans ce tableau une chose qui est en train de disparaître : l’allégorie de l’ennui. Aujourd’hui plus personne ne s’ennuie. Plus personne n’a besoin de s’ennuyer, il lui suffit de tirer un smartphone de sa poche et l’ennui se mue en suivi des réseaux sociaux ou partie de jeux. L’ennui, le plaisir de l’ennui, la rage de l’ennui qui finit par déboucher sur l’ouverture d’un livre, la fabrication d’un bateau avec des copeaux de bois ou je ne sais quelle autre activité, cet ennui-là vit ses dernières années. Nous avons fini par nous ennuyer de l’ennui. Et c’est cela que peint Girodet, cet hymne au rien foutre assumé.

Benoît Agnès Trioson, surnommé « Ruhehaus » d’Anne-Louis Girodet de Roucy-Trioson

Benoît Agnès Trioson, surnommé « Ruhehaus » d’Anne-Louis Girodet de Roucy-Trioson

Le petit Benoît Agnès a tout, tout pour ne pas s’ennuyer : Une leçon à réviser, un instrument à travailler, même des couleurs pour dessiner. Et que fait-il ? Il barbouille un livre de leçons à apprendre et il épingle un papillon sur le bord du fauteuil. Sans parler de l’état du violon.

Benoît Agnès Trioson, surnommé « Ruhehaus » d’Anne-Louis Girodet de Roucy-Trioson

Benoît Agnès Trioson, surnommé « Ruhehaus » d’Anne-Louis Girodet de Roucy-Trioson

Benoît Agnès Trioson, surnommé « Ruhehaus » d’Anne-Louis Girodet de Roucy-Trioson

Benoît Agnès Trioson, surnommé « Ruhehaus » d’Anne-Louis Girodet de Roucy-Trioson

Sur les rudiments du verbe neutre passif, il gribouille un personnage. D’ailleurs tout est dit sur cette page. Les verbes neutres passifs sont les verbes qui expriment un état absolu comme languir ou une action qui reste tout entière dans le sujet sans avoir besoin d’en sortir comme demeurermourir. Quelle plus belle page pour décrire l’ennui. Et en-dessous l’impératif du verbe gaudere (se réjouir), comme un impératif à prendre au plaisir de l’apprentissage. Tout est rassemblé sur cette seule page pour tirer Benoît Agnès vers la rêverie.

Benoît Agnès Trioson, surnommé « Ruhehaus » d’Anne-Louis Girodet de Roucy-Trioson

Benoît Agnès Trioson, surnommé « Ruhehaus » d’Anne-Louis Girodet de Roucy-Trioson

Girodet va même plus loin en reprenant l’idée de l’ennui, du temps qui ne semble pas avancer et enferme les enfants dans une vie arrêtée à tout jamais (souvenez-vous des dimanches pluvieux de votre enfance). Pour indiquer cette idée du temps qui semble passer tout doucement, il détend les cordes du violon, comme le ferait le temps qui jouerait sur le bois, mais surtout il vient faire courir un insecte sur les cordes. C’est cette grosse coccinelle qui symbolise la langueur et la longueur de la journée aux yeux de Benoît Agnès, comme si cela durait des journées complètes, assez pour que les insectes oublient la présence humaine et se rapprochent.

Benoît Agnès Trioson, surnommé « Ruhehaus » d’Anne-Louis Girodet de Roucy-Trioson

Benoît Agnès Trioson, surnommé « Ruhehaus » d’Anne-Louis Girodet de Roucy-Trioson

Mais tout le talent de Girodet réside dans la finesse et la fraîcheur du visage de l’enfant. Il a tout à sa disposition mais rien ne l’intéresse, son ennui le porte à tout délaisser pour regarder ailleurs, pour se perdre dans ses rêves et dans ces envies. Une étrange lassitude (je dis étrange car un enfant de 14 ans est rarement las) se lit dans son regard, il est là sans être là. Quand on sait que ce sera le dernier portrait de l’enfant, le tableau prend une charge plus lourde encore.

Benoît Agnès Trioson, surnommé « Ruhehaus » d’Anne-Louis Girodet de Roucy-Trioson

Benoît Agnès Trioson, surnommé « Ruhehaus » d’Anne-Louis Girodet de Roucy-Trioson

Benoît Agnès Trioson, surnommé « Ruhehaus » d’Anne-Louis Girodet de Roucy-Trioson

Benoît Agnès Trioson, surnommé « Ruhehaus » d’Anne-Louis Girodet de Roucy-Trioson

Girodet, avec sa mise en forme très classique, presque néoclassique ne fait qu’annoncer le romantisme dans son traitement du sujet, tant sur le fond que sur la forme. Et si vous ne me croyez pas, venez voir.

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