Jésus guérissant un sourd-muet

Au Louvre, j’aime Jésus guérissant un sourd-muet de Bartholomeus Breenhergh. Mais si vous êtes réfractaire à l’Italie, aux échanges de salive et autres pénétrations digitales, je crains que vous n’aimiez pas trop. Alors que moi, j’aime les trois et en même temps c’est encore meilleur.Jésus guérissant un sourd-muet de Bartholomeus BreenherghPour bien agacer le petit commerce Jésus multipliait les pains, faisait chuter le cours du poisson au lac de Tibériade ou désabusait les vignerons des alentours de Cana. Régulièrement il raillait l’envahisseur romain mais aujourd’hui nous évoquerons une autre de ses lubies : la guerre qu’il lança contre le corps médical : Relever des paralytiques, guérir des lépreux, ressusciter les morts, etc. Il y a des gens qui font moult années d’études pour un titre de docteur et dont c’est le métier ; des gens qui ont de lourdes charges à payer, des frais généraux, des assurances, une secrétaire, un divorce, alors ce n’est pas un charpentier qui va venir leur piquer l’hostie du ciboire. Que je te clouerais tout ça au mur !

Ah je vous jure que le premier qui vient me chercher des poux dans la tonsure sur mon anticléricalisme, très IIIème République, je l’invite à lire à haute voix (on se rend mieux compte) le texte qui suit : « On lui amena un sourd, qui avait de la difficulté à parler, et on le pria de lui imposer les mains. Il le prit à part loin de la foule, lui mit les doigts dans les oreilles, et lui toucha la langue avec sa propre salive ; puis, levant les yeux au ciel, il soupira, et dit : « Ephphatha », c’est-à-dire « ouvre-toi ». Aussitôt ses oreilles s’ouvrirent, sa langue se délia, et il parla très bien » Marc, VII, 32-35. Marc, pas Marc Lévy, Marc l’évangéliste. C’est lui qui raconta cela. Par contre il existe une autre version « On lui amena, il avait de la difficulté. Il lui mit les doigts avec sa propre salive, puis, il soupira « ouvre-toi ». Aussitôt ses oreilles s’ouvrirent, sa langue se délia. » Il ne s’agit nullement d’un évangile apocryphe mais des mémoires de Rocco Siffredi. Enfin, je crois que c’est là où je l’ai lu.Jésus guérissant un sourd-muet de Bartholomeus BreenherghCar ce n’est pas un aveugle mais un sourd que guérit Jésus. Par contre l’évangile ne dit pas si Jésus a guérit le sourd de sa non-cécité. C’est peut-être ça le miracle : rendre la vue à une personne qui a 10 aux deux yeux et qui ne peut pas se plaindre car elle est muette. Je m’interroge, en 1760 l’abbé de l’Épée mit en place un langage pour les sourds et muets qui permettaient de les comprendre, mais aussi d’être compris par eux. Comment auriez-vous pris la chose, en 30 après JC, si un homme vous avait conduit à l’écart, vous avait trituré les oreilles avant de vous cracher dans la bouche ? Le fait d’être muet et de ne pouvoir trop rien parler n’implique pas que l’on soit d’accord. Là encore l’Évangile prend les choses pour acquises. Pas moi.Jésus guérissant un sourd-muet de Bartholomeus BreenherghBreenbergh comme tous les grands artistes est allé faire un tour en Italie. L’Italie du XVIIème siècle avec ses ruines. Et comme beaucoup d’artiste il s’est senti emballé par ces paysages. Alors l’air de rien, il glisse un petit anachronisme en positionnant sa scène devant un ensemble de ruines romaines. D’ailleurs les voûtes multiples rappelleront peut-être au touriste à Rome, la basilique de Constantin. Sauf qu’en Palestine, en 30 après JC, c’était de l’architecture moderne et non des ruines. Techniquement c’est très joli, historiquement c’est un contresens mais vous n’auriez rien remarqué si je ne l’avais pas pointé du pinceau. Alors passons.Jésus guérissant un sourd-muet de Bartholomeus BreenherghAutres influences qui se mélangent, le ciel plombé du nord et percé par un rai de lumière, comme une poursuite au théâtre, ce spot de rayons vient baigner le sourd et son sauveur. Un mélange de lumière du Nord et de soleil d’Italie. Et l’on retrouve le texte de l’évangile : à l’écart de la ville, que l’on devine sous les arches, et de la foule, même si cette dernière vient se masser pour assister au miracle. On se demande bien pourquoi car à ce moment personne ne sait qu’il va y avoir un miracle. S’agit-il juste du plaisir de voir un muet se faire maltraiter ? Était-ce un sport national ? Une distraction qui amusait les foules ? Quoi qu’il en soit ils sont très nombreux à venir voir le spectacle. Les distractions étaient pourtant légion à une époque où l’on lapidait, crucifiait, guerroyait.Jésus guérissant un sourd-muet de Bartholomeus BreenherghJésus guérissant un sourd-muet de Bartholomeus BreenherghEt si je viens de passer le vitriol c’est juste pour mieux faire reluire le tableau. Breenbergh s’amuse des règles, comme nous avons vu qu’il s’amusait de la chronologie. En peinture, le personnage en grand, au premier plan c’est la star. Ici une famille qui s’éloigne et un handicapé qui tente de rejoindre le groupe. Jésus est au centre, mais bien plus loin sur la toile, plus petit. Alors pour guider le regard du visiteur Breenbergh joue avec la lumière qui vient irradier la petite troupe. Breenbergh ne peint pas le miracle, il peint le peuple assistant au miracle.Jésus guérissant un sourd-muet de Bartholomeus BreenherghPuis comme un effet bokeh en photo, Breenbergh va créer un flou artistique sur la foule. Dans le tableau Le Christ médiateur, avec Philippe le Beau et La Vierge médiatrice, avec Jeanne de Castille de Colijn de Coter, nous avions vu que même les personnages au loin étaient très nets, ici Breenbergh créé un flou. Cela présente l’avantage de ne pas avoir à s’embêter dans la peinture des détails mais surtout renforce la concentration du regard sur la zone nette, celle qui entoure la guérison.Jésus guérissant un sourd-muet de Bartholomeus BreenherghJésus guérissant un sourd-muet de Bartholomeus BreenherghDonc forcément on se concentre sur les personnages au premier plan, comme ce couple sur la gauche dont j’aurais aimé trouver une explication amusante à leur fuite, quand la foule se masse. Ils ont peut-être peur de la dite foule, ils n’aiment peut-être pas pénétration audio-digitales, ils doivent trouver que deux hommes qui se crachent de la salive ce n’est pas un spectacle pour les enfants.Jésus guérissant un sourd-muet de Bartholomeus BreenherghA côté, le pauvre cul-de-jatte. Lui, contrairement au sourd a entendu arriver la caravane avec le haut-parleur : « Exceptionnellement, ce soir dans votre ville, Mister Jésus Christ en personne ! Il faut repousser les cheveux. Il favorise le succès aux examens et la richesse aux entreprises. Il fait revenir l’amour perdu en 48h. Ne manquez pas Mister Jésus Christ, ce soir uniquement ! » Alors on comprend qu’il se presse. D’ailleurs il y a un côté vicieux à rire de ce malade qui tente d’arriver à tant pour bénéficier de l’offre « Lève-toi et marche ».Jésus guérissant un sourd-muet de Bartholomeus BreenherghA l’extrême droite du tableau, tout de noir vêtu, le juif. Et non ce n’est pas de l’antisémitisme facile. C’est marqué dessus, comme le port-salut. Voyez les caractères qui ornent sa coiffe. Il représente une sorte d’ordre. La religion en place versus la religion montante. On sent aussi en lui le rôle du sceptique, il regarde cela avec un air hautain, tout pour faire de lui le bad guy du tableau. On l’imagine baragouiner « Genre les doigts dans les oreilles… et pourquoi pas un coup de pied dans le cul. » Si l’époque n’était pas à un antisémitisme de rigueur, je dirais que Breenbergh a fait exprès de forcer ses traits et de faire figurer ses caractères. Je préfère penser que Breenbergh avait une sorte de tolérance plus prompte aux Flandres qu’à la police française des années 40.Jésus guérissant un sourd-muet de Bartholomeus BreenherghEnfin, comptez-bien, au moins deux noirs sur le tableau. Première hypothèse, ils se sont enfuits d’un élevage à proximité. Seconde hypothèse c’est une couleur que Breenbergh aimait bien, je vous renvoie à la tenue du rabbi. Je suis extrêmement surpris par ces pages noirs moi qui peine tant avec la page blanche.Jésus guérissant un sourd-muet de Bartholomeus BreenherghJésus guérissant un sourd-muet de Bartholomeus BreenherghRegardez bien le tableau, regardez-le mieux. Vous connaissez ce blog et les remarques maintes fois évoquées sur Jésus. Vous ne voyez pas ? Jésus ne fait pas la gueule. Il est content, même de nettoyer du cérumen. Là encore j’ai deux hypothèses complémentaires et non-contradictoires. Sa mère n’est pas là. La Marie elle est toujours derrière lui, donc ça l’énerve et il fait la tête. Là c’est une des rares représentations de Jésus seul (Il y en a d’autres mais post mortem, quand il va au bistrot rejoindre les pèlerins d’Emmaüs). Ensuite, il n’a jamais voulu faire dans la charpente, comme papa. Il voulait être ORL, c’est pour cela qu’il est heureux à la limite du ravi de la crèche.Jésus guérissant un sourd-muet de Bartholomeus BreenherghD’un seul coup il fait ce qu’il aime et il n’a pas sa mère dans les pattes, il jubile. Car vous imaginez que sa mère l’aurait laissé cracher dans la bouche d’un sourd, sans rien faire, sans rien dire ?! Aucune mère ne ferait cela. Et si vous ne me croyez pas, venez voir.


Sur le thème de Dieu est amour mais son fils fait la gueule au Musée du Louvre :

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Pietà de Quentin Metsys

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La résurrection de Lazare, avec un couple de donateurs et leur fillette en prière de Geertgen tot Sint Jans

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Le Christ au roseau, dit aussi Ecce Homo de Guido Reni

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La déploration du Christ de Dirck Bouts

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Triptyque de la famille Braque de Rogier van der Weyden

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