Angélique et Roger montés sur l’hippogriffe

Au Louvre j’aime Angélique et Roger montés sur l’hippogriffe d’Antoine Louis Barye, ou comment une œuvre d’art permet de mettre en avant notre pauvreté intellectuelle. Et oui lecteur sur-connecté que connais-tu de l’Orlando furioso dl’Arioste ?

Angélique et Roger montés sur l’hippogriffe d’Antoine Louis Barye

Angélique et Roger montés sur l’hippogriffe d’Antoine Louis Barye

Pour toi Orlando est le frère d’une chanteuse disco, Furioso doit être le d’une pizza épicée et l’Arioste est un philosophe grec, non ? Pas à dire, votre culture est surprenante. Mais pour Antoine Louis Barye, graveur bronzeur du XIXème siècle, le Orlando furioso c’était chose acquise, comme un des fondamentaux de ses humanités.Angélique et Roger montés sur l’hippogriffe d’Antoine Louis BaryeAvant de revenir sur le Dalida regina, un petit mot d’Antoine Louis Barye. Salle Puget, un énorme lion combattant un serpent représente au mieux le goût du Barye pour les animaux (et pas seulement le foie gras du Barye), à cet endroit il y eu un cerf. Les plus belles œuvres de Barye ne sont pas ces mastodontes de plumes, poils et écailles. Vous les trouverez dans une salle adjacente du musée, donnant sur la rue de Rivoli entre les sculptures françaises du XVIIIème siècle et le code d’Hammurabi. Dans des vitrines, des miniatures d’animaux criantes de vérité et de finesse. Car le plus beau dans le travail de Barye n’est pas ses énormités mais au contraire ces petites sculptures qui furent à la mode chez les bourgeois du XIXème. Pour ceux qui veulent du didacticiel, il y a même les différentes étapes de constitution d’un bronze. Si son lion fait un peu trop, trop massif, trop violent, trop rugissant, ses pièces plus petites sont magnifiques par leur soin dans la représentation animale et la façon dont il saisit les détails.Antoine Louis BaryeAntoine Louis BaryeAntoine Louis BaryeAntoine Louis BaryeAntoine Louis BaryeAntoine Louis BaryeAntoine Louis BaryeQuand Antoine Louis Barye ne passait pas ses journées à capter l’âme des animaux, il aimait bien lire. Dans ses lectures, un auteur italien : Ludovico Ariosto alias L’Ariosto et son Orlando furioso (Roland furieux). Les prénoms comme marqueur temporel, pensez à Adolf, et bien Roland, c’est pareil. Roland dans l’imaginaire de tous c’est soit Garros, soit Charlemagne, les Sarrasins, le col de Roncevaux, son cor sonné et son corps KO ? Car le Roland furieux est bien le même que celui de la chanson de geste et pas l’aviateur. Mais alors me direz-vous, médiévistes férus que vous êtes, à quel moment entre l’attaque et l’ultime souffle dans l’olifant, Roland trouve-t-il le temps d’être furieux ? C’est pointilleux un médiéviste alors je vais préciser.

Quelques auteurs (L’Arioste mais aussi Matteo Maria Boiardo) vont broder sur et autour de la Chanson de Roland des histoires parallèles, transversales, imbriquées, etc. Comme si la puissance du personnage de Roland était sous-exploitée dans la chanson de… et qu’ils aient eu envie de conserver le personnage et les décors mais de changer l’histoire, de rajouter des trames au récit. Les spin-off et autres préquels n’ont rien inventé. C’est donc entre Gibraltar et les Pyrénées que L’Arioste situe géographiquement son poème épique dont s’inspire Antoine-Louis Barye. Attention cependant quand je dis poème ne vous attendez pas à Mignonne allons voir... L’Orlando furioso c’est 38 000 vers, on est plus proche du Mahabharata que des Sanglots longs.

Angélique et Roger montés sur l’hippogriffe d’Antoine Louis Barye

Angélique et Roger montés sur l’hippogriffe d’Antoine Louis Barye

Si nous savons situer géographiquement le déroulé du poème, la trame historico/temporaire est un peu plus complexe. Et comme c’est complexe les auteurs vont faire fi de la chronologie. Pour vous donner une idée du principe, imaginez la campagne d’Égypte, les quarante siècles, les pyramides, les mamelouks et vous auriez un auteur qui écrirait le Napo rigolo et qui raconterait le pèlerinage à La Mecque du futur empereur. C’est le principe appliqué au Orlando furioso où sur la couche de courage qui caractérise Roland, on remet une couche chevaleresque plus prompt à correspondre aux modes de l’époque.

Je préfère vous prévenir, tout italien et Renaissance qu’il était, l’Arioste livre dans le Orlando furioso les bases du théâtre de boulevard cher aux artères parisiens du XIXème avec triangulation amoureuse, amant dans le placard, quiproquos à gogo et blagues sur la belle-mère. Comme j’imagine que vous n’avez pas de temps à consacrer aux 38 000 vers du poème, voici une version condencée :

Roland aime Angélique, princesse d’Orient. Angélique poursuit Médor. Et Roland est furieux de ces poursuites. Angélique est sur le point d’être avalée par un monstre marin quand Roger, un chevalier sarrasin, la délivre monté sur un hippogriffe (Roger, pas le monstre marin). Puis ayant reçu une autre alerte, Roland revient et délivre… Olympie du même monstre. Mais Olympie n’aime pas Roland qui vient pourtant de la sauver, elle lui préfère Médor.  Quant à Roger, il s’unit avec Bradamante, la sœur de Renaud meilleur ami de Roland. Et Roland retrouve Charlemagne.

38 000 vers pour ça ! Je vous l’accorde, malgré mon résumé cela fait un peu fouillis. Cette version résumée des exploits de Roland ne permet pas de bien mettre en avant les valeurs chevaleresques que la Renaissance pousse à son paroxysme dans une idéalisation Moyen Age. Je parlais en introduction de notre inculture crasse, et chose assez rare, je veux bien m’inclure dedans. En effet Médor, Roger, Renaud et Roland au mieux on imagine qu’il s’agit des noms des valets dans un jeu de cartes, au pire on pense qu’il s’agit de copains de belote. Pourtant le Roland furieux inspira une multitude d’artistes au de la de la simple peinture et sculpture. C’est une belle leçon sur la vanité du monde : penser qu’au XIXème siècle quand Barye sculpte son hippogriffe cela parle à tout le monde car cette histoire est connue de tous et que deux siècles après les enfants passent, surpris de trouver Harry Potter au Musée du Louvre.

Pensez ce que vous souhaiterez de l’histoire de l’Arioste. Jugez que détourner l’Histoire officielle c’est caca ou souvenez-vous de Dumas (Alexandre pas Roland) : « On peut violer l’Histoire à condition de lui faire de beaux enfants. » Mais l’Arioste agit de la sorte car il en a la culture. Il connaît parfaitement la chanson de Roland mais en plus il connaissait aussi la culture grecque tant Roger, Angélique et l’hippogriffe ressemblent à Persée, Andromède et Pégase, là je vous ai perdu mais je reviendrai un jour sur Persée (le 10 décembre exactement). Je ne crois pas que la culture se perde avec le temps mais les siècles passés avaient un tronc commun culturel plus réduit dont nous nous sommes éloignés. Ce tronc commun qui permet de visiter le Musée du Louvre en comprenant ce que l’on voit.

Angélique et Roger montés sur l’hippogriffe d’Antoine Louis Barye

Angélique et Roger montés sur l’hippogriffe d’Antoine Louis Barye

Angélique et Roger montés sur l’hippogriffe d’Antoine Louis Barye

Angélique et Roger montés sur l’hippogriffe d’Antoine Louis Barye

L’Arioste est aussi l’inventeur de l’hippogriffe ou du moins le premier à en donner la description « un griffon l’engendra avec une jument. Du père il a la plume et les ailes, les pattes de devant, le visage et le bec ; les autres parties, de la mère, et il s’appelle hippogriffe. » Comme dans les délires de Mantegna, de Huys, de Ternier cet imaginaire pour mettre en œuvre de nouvelles créatures est fascinant. Et Barye rend merveilleusement la puissance et la force de l’animal. A noter aussi que le musée expose et positionne l’hippogriffe de façon perpendiculaire aux vitrines, comme sortant, sautant à la gorge du visiteur toutes serres dehors.

Angélique et Roger montés sur l’hippogriffe d’Antoine Louis Barye

Angélique et Roger montés sur l’hippogriffe d’Antoine Louis Barye

Amusant, comme souvent quand un bronze est exposé à la main de tous, chacun le caresse et ne le nier pas, ses griffes sont polies par le toucher humain, un peu comme le sexe de Victor Noir au Père Lachaise.

Angélique et Roger montés sur l’hippogriffe d’Antoine Louis Barye

Angélique et Roger montés sur l’hippogriffe d’Antoine Louis Barye

Après est-ce joli ? Pour ma part je suis moyennement fan de sa représentation du cheval, il a un côté bien trop élancé à mon goût et si Barye le rend à merveille, je trouve que le bec et les serres dénature l’équidé. Mais je suis un peu de mauvaise foi, je préférerai toujours un pur-sang à un pigeon.

Angélique et Roger montés sur l’hippogriffe d’Antoine Louis Barye

Angélique et Roger montés sur l’hippogriffe d’Antoine Louis Barye

Le monstre marin est marrant. Je n’arrive à lui trouver une quelconque ressemblance avec une bestioles aquatiques, certes il a une tête de dauphin mais avec un cul de silure.

Angélique et Roger montés sur l’hippogriffe d’Antoine Louis Barye

Angélique et Roger montés sur l’hippogriffe d’Antoine Louis Barye

Il faudra aussi que l’on m’explique pourquoi Angélique est à poil et que Roger porte un heaume surmonté d’un dragon. Qui a déjà vu un poisson déshabillé une fille et qui a déjà vu un dragon dans l’imaginaire islamique ? Et d’ailleurs connaissez-vous beaucoup de mahométans répondant au prénom de Roger ?

Angélique et Roger montés sur l’hippogriffe d’Antoine Louis Barye

Angélique et Roger montés sur l’hippogriffe d’Antoine Louis Barye

Mais j’aime que dans son travail Antoine Louis Barye ait conservé une certaine vraisemblance dans le croisement de l’animal imaginaire. La taille des ailes pouvant offrir la portance pour soulever le sarrasin et la princesse. Cela nous change des anges.

Angélique et Roger montés sur l’hippogriffe d’Antoine Louis Barye

Angélique et Roger montés sur l’hippogriffe d’Antoine Louis Barye

Alors faut-il aller au Musée du Louvre pour cette œuvre ? Si vous êtes à côté, faite un crochet mais ne vous tapez pas cinq heures de route pour Angélique et Roger montés sur l’hippogriffe d’Antoine Louis Barye. Profitez d’être devant pour regarder tout autour les sculptures animales toutes aussi belles mais plus difficiles à photographier à cause de la vitre qui reflète la lumière dessus. Et si vous ne me croyez pas, venez voir.


Exclusif : les dessous d’ Angélique et Roger montés sur l’hippogriffe d’Antoine Louis Barye :

Pas Angélique et Roger montés sur l’hippogriffe d’Antoine Louis Barye

Pas Angélique et Roger montés sur l’hippogriffe d’Antoine Louis Barye


Sur le thème de Roger et Angélique au Musée du Louvre :

Roger délivrant Angélique de Jean-Auguste-Dominique Ingres

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Roger et Angélique de Ferdinando Tacca

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Saint Georges combattant le dragon, dit aussi Persée délivrant Andromède d'Eugène Delacroix

Saint Georges combattant le dragon, dit aussi Persée délivrant Andromède d’Eugène Delacroix

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